critique &
création culturelle
Preparatio mortis
de Jan Fabre Vivante métaphore d’une métamorphose de la mort

Depuis quelques semaines, Namur accueille des œuvres plastiques de Jan Fabre dans son paysage urbain. Ce week-end, l’artiste flamand investit le théâtre de la capitale wallonne avec deux reprises attendues : Preparatio mortis et Le Pouvoir des Folies théâtrales .

© Achille Le Pera

« La mort nous oblige à poser un regard plus entier, plus intense sur la vie », dit Jan Fabre, avant d’ajouter : « Je suis sans cesse en quête d’un stade de vie au-delà de la mort. »

C’est cette étape qui est proposée dans Preparatio mortis où, sur un tapis de fleurs, la comédienne-danseuse se métamorphose pour nous. La nymphe s’offre une vie papillonneuse : sortant des racines elle devient fleur, de fleur elle vire au papillon, de papillon elle se convertit en ange. Ange de la vie ou ange de la mort ?

Le spectacle commence dans le noir, ce noir qui nous ôte un sens aigu de la vie : la vue. Sans yeux, les oreilles s’ouvrent, le nez se fait sensible, la peau lâche la pression. Plongés dans les ténèbres du théâtre, les spectateurs qui lâchent prise peuvent écouter plus qu’entendre les sonorités célestes de l’orgue de Bernard Foccroulle. Sans religiosité, le public entre dans le sacré d’une cathédrale , mais n’est-ce pas aussi le sacré théâtral, celui tant recherché, celui où le théâtre est né et où il aspire encore à revenir quelquefois grâce à de grands metteurs en scène ? Et nous pensons à Claude Régy, qui demande à son public de se taire bien avant d’entrer dans le saint lieu du spectacle , de songer à l’endroit où il pénètre, d’oublier sa journée, ses tracas. Un mysticisme s’installe, le théâtre redevient cultuel, la salle lieu de culte, de prière !

Ici, plus que le silence, c’est le requiem qui amplifie la magie pour qui lâche prise. Jan Fabre nous propose un théâtre de sensations plus que d’émotions . Toujours dans la noirceur du plateau, des odeurs nous parviennent, ce sont des parfums florifères et alors qu’il ne fait pas froid et que rien ne nous fait peur, les poils se dressent, la chair de poule nous prend, naturellement notre peau réagit . Assis dans nos fauteuils, cette réaction épidermique bien agréable, c’est la nuit théâtrale de Fabre qui nous l’impose.

Enfin une clarté fébrile nous attire. Peu à peu, sans rien ordonner, le champ de vision s’élargit sur un champ de chrysanthèmes . Nous, qui avons laissé le metteur en scène nous prendre par les perceptions, sommes prêts à entrer dans son univers. Le public se voit envoûté par la chorégraphie d’Annabelle Chambon que cadence la musique organique et dont la respiration ratifie la rythmique, en temporisant tantôt l’amour, tantôt la mort et son pendant : la vie. C’est la grâce universelle qui émerge , se bat, se débat, se rabat puis exalte et exulte.

© Achille Le Pera

Une danse inventée comme une pulsion invitée par le pré fleuri. La comédienne suit les mouvements de la vie , de la naissance à la mort en passant par les mouvements de l’âme toujours sur la sollicitation magique des fleurs qui deviennent jouets érotiques, couronnes mortuaires, couteau, feu d’artifice, objets de violence et de larmes, sujets à plaisanteries et symboles d’amour. Les mots rompent le silence pour un effeuillage enfantin : « He loves me… He loves not me… He loves me… » Les fleurs servent encore à s’enlacer, se violer, se couper, se meurtrir, faire l’amour, faire la mort, bref, être vivant.

Reposons la question : Jan Fabre est-il un provocateur ? Fabre est-il un iconoclaste, un destructeur du théâtre ?

Et si cette destruction provoquait une reconstruction ? Et si le metteur en scène nous indiquait une direction possible pour de nouvelles formes de théâtre ? Chemin qu’il nous propose d’emprunter avec lui en le suivant dans les Pouvoirs des folies théâtrales , spectacle où il met à mort le théâtre d’autrefois en livrant la scène à des acteurs qui écument et suent, qui pleurent et rient. Il convoque des comédiens nus, pour une mise à nu au propre comme au figuré. Il ne faut pas chercher à provoquer pour imaginer Preparatio mortis , il faut simplement aimer. Aimer la musique, aimer la danse, aimer le public. Certes, il faut aussi comprendre la fragilité de la vie pour pouvoir faire accepter la mort, une éclosion du vivant de la vie, une opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort, sur des pulsations cadencées dans un champ de fleurs, champ des honneurs reçus en masse et parfois en mass-média…

Enfin, la mort se fait encore plus noble lorsque la comédienne entre dans le cercueil de verre. Changement de décor, changement de rythme aussi , peut-être assistons-nous à un passage, à une naissance. Des papillons volent, s’envolent et virevoltent. Ils ont connu la chrysalide avant leur éphémère existence. Ils sont là présents pour dire aux défunts combien la métamorphose est importante pour une nouvelle naissance.

© Achille Le Pera

Et si c’était ça, le côté provoc de Jan Fabre : nous offrir son utopie de la mort , se jouer des endeuillés à travers les fleurs déposées en gerbe autour des caveaux avant de vider caves, valises et tiroirs ?

Comme pour nous rappeler la fragilité de la vie, l’éclairage se fond et redonne place aux ombres pour un ultime moment ; lorsqu’il s’allumera, la cérémonie théâtrale sera terminée. Une danse macabre entre théâtre et performance artistique… Mais faut-il vouloir bâtir des frontières alors que Fabre s’active à les détruire, les franchir, les déplacer et les dépasser ?

Spectacle oraison funèbre aussi pour le Grand Manège de Namur dont c’était la dernière pièce proposée après dix-huit années de concerts, de créations et d’accueils. Une fermeture avant une renaissance. Un choix pertinent de la part de l’équipe de programmation artistique du Théâtre de Namur, Patrick Colpé en tête.

Même rédacteur·ice :

Preparatio mortis
Écrit par Jan Fabre
Avec Annabelle Chambon
Grand Manège – Théâtre de Namur
Rue Rogier, 82
5000 Namur