Les Grands Jacques, ça ne court pas les rues, au sens figuré en tout cas. Au sens littéral, c’est une autre histoire. Moi, j’en connais deux qui ont dû battre le pavé pour saisir avec tant de justesse les manières de leurs contemporains. Le premier est l’auteur de ces quelques lignes jetées en épigraphe comme un bout d’œil hale amer. Il a pour nom Brel et c’est un poète. Le second est le réalisateur de Mon oncle, entre autres perles de pluie. Il a pour nom Hulot et il a élevé le comique au rang de poésie selon David Lynch.

Et dis-toi donc, Grand Jacques (2 x)
Dis-le-toi bien souvent,
C’est trop facile,
C’est trop facile
De faire semblant.

Comment je le sais ? C’est Flagey qui me l’a dit, pardi. Il y passe en ce moment un cycle intéressant. Il a pour titre Un film et son époque. Il porte sur quatre in-con-tour-nables, les Parapluies de Cherbourg, le Charme discret de la bourgeoisie, Certains l’aiment chaud et Mon oncle, donc. Chaque séance associe le film et son époque, en proposant des documentaires éponymes aux spectateurs qui non seulement ont la joie de (re)découvrir ces petit joyaux, mais également la possibilité d’en apprendre plus sur le film qu’ils viennent de voir, pour ceux d’entre eux qui acceptent de rester une cinquantaine de minutes de plus dans le studio 5 de l’ancienne maison de la radio en compagnie de Serge July.

Ce n’était pas vraiment le cas à la séance de Mon oncle ce dimanche, rapport aux bouts de choux traînés par des parents avertis qui ont compris que Tati marchait bien avec les petits. Si les quelques enfants présents dans la salle ont effectivement apprécié le film de Jacques Tati à sa juste mesure, il eût été dommageable pour le vague souvenir extatique qu’ils en garderont (true story) de leur infliger la recontextualisation de l’œuvre à l’aune des folles années 1950, de la critique d’une certaine modernité et de la tragique fin du père Hulot.

C’est ce qui ressort du documentaire de Marie Génin et Serge July, pour celles et ceux qui ignoraient que le grand Tati avait lui aussi sa part d’ombre, pas comme les autres comiques dont on a l’habitude de dire qu’ils broyaient du noir, prévient Jean-Claude Carrière, mais quand même. Le scénariste le plus couru de France a eu l’occasion de collaborer avec Jacques Tati, assez pour témoigner que ce n’était pas tous les jours jour de fête dans ses baskets. À ses souvenirs s’ajoutent ceux émus de Pierre Étaix le magnifique, dont les dessins ont gravé Monsieur Hulot dans les mémoires, ou encore de David Lynch qui voue un culte au réalisateur français, à sa maîtrise du son et du gag.

De gags, Mon oncle en est truffé, comme les deux films qui le précédèrent (Jour de fête, les Vacances de monsieur Hulot) et comme les deux qui le suivirent (Playtime, Trafic). De ces gags cristallins et répétitifs, comme autant de respirations dans la vie grisâtre du jeune Gérard Arpel, fils d’un couple bourgeois moderne, enfermé dans une villa bourgeoise moderne, n’aimant rien plus que jouer avec les gosses du quartier dans les terrains vagues et son oncle, bien sûr, Monsieur Hulot. C’est ce comique de situation, et surtout de répétition, qui enchantera les progénitures vacancières, tant les enfants s’abreuvent de rengaines. Les adultes, eux, seront plus sensibles à la poésie qui se dégage de cet Oscar du film étranger. Ils en comprendront la mélancolie, tout en admirant le génie observateur de l’acteur et la minutie du réalisateur qu’était Jacques Tati. Réalisateur autoritaire et maniaque sur ses plateaux, Tati devait tout contrôler. En ressort un film maîtrisé de la première à la dernière seconde, secondes qui s’allongent dans les plans larges et fixes, plans larges et fixes qui ne craignent pas le silence, silence qui apprend la patience.

Les scènes d’ouverture et de clôture de Mon oncle se répondent alors, dans une métaphore canine où Tati prend possession du temps et de l’espace à sa façon si singulière.

Ce qui fit écrire Truffaut en 1958 : « Un film de Bresson ou de Tati est forcément génial a priori, simplement par l’autorité rarissime avec laquelle s’impose de la première image jusqu’au mot fin une volonté unique et absolue, celle qui, en principe, devrait ordonner n’importe quelle œuvre à prétention artistique. »

Son œuvre à lui est comique, mais un comique « extrêmement restrictif ne serait-ce que parce qu’il se limite volontairement au seul comique d’observation [et] ne porte que sur les faits de la vie courante, légèrement déviés, mais placés en situation toujours crédible ». Alors, forcément, pour François Truffaut, la réitération inhérente à cette vision « ne laisse pas plusieurs fois d’être encombrant[e] ; la cuisine ultra moderne est drôle la première fois, un peu moins la seconde, plus du tout la troisième. Tati ne tolère pas l’ellipse et cela le conduit à une surcharge qui endommage le film ». Se saisissant du gag surabondant du poisson, celui qui allait réaliser les Quatre Cent Coups quelques mois plus tard conclut que « Tati ne peut enlever ce poisson du décor, ni renoncer à s’en servir, ce ne serait plus logique ».

Que l’on ne s’y trompe pas, Truffaut termine son article en rappelant l’admiration qu’il porte à Mon oncle et à son auteur : « C’est parce que son art est si grand que notre adhésion se voudrait totale et c’est au fond parce que son film est trop réussi que nous sommes glacés d’effroi devant ce documentaire de demain. »

https://www.youtube.com/watch?v=hRjtIg1NM84

En savoir plus…

Mon oncle

Jacques Tati
France-Italie, 1958, 117 minutes