Grâce à Indications, j’avais eu le plaisir d’écouter un prix Nobel chinois, avant qu’il soit sacré. Mais me voir proposer une confrontation avec un autre Nobel, une pointure comme Coetzee… J’étais bien excité à l’entame de ce livre, dont la quatrième de couverture annonçait « un retour spectaculaire à la matière romanesque ».

J’ai lu les 377 pages en deux jours. Ah, si passionnant ? Euh… non. Mais quoi ?

Mais quoi ? Quoi ? C’est la première question qui m’a balayé au sortir de l’ouvrage quand je me suis arrimé au clavier. Quoi ? J’avais lu rapidement. Parce que mon rédacteur en chef, d’autres lectures, des contingences… Parce que… Aussi parce que le livre se lit très facilement, agréablement, que la matière en est le plus souvent fluide et vivante, fraîche.

Une image s’est imposée. Je me voyais dans la peau métallisée d’un ordinateur archaïque. La série télé mythique le Prisonnier. Cet épisode où un Numéro Deux invite le rebelle Numéro Six à poser une question à son infaillible engin. Défi. Et ce dernier, un sourire narquois au coin des lèvres, de s’exécuter discrètement. L’appareil implose ! Mine déconfite de Deux. Qui cherche fébrilement la phrase qui… Et découvre un What ? insondable et létal.

Requis par d’autres projets, j’avais décidé de conclure ma carrière chez Indications (douze saisons !) en beauté et voilà que l’inlassable chercheur de sens, l’analyste, le décrypteur, que je crois être, qu’on me dit parfois être, s’est vu projeter dans la confusion. Merci Coetzee ! Ayant perdu tous mes repères, je finirai dans l’aléatoire, le chaotique, le centrifuge ?

What ? Mais quoi ? Que raconte donc ici ce grand auteur sud-africain émigré en Australie ?

Essayons.

Avec humilité. En serrant au plus près, au plus simple.

L’accès est immédiat. Un récit enlevé. Un homme relativement âgé (NDLA : il semblera finalement n’avoir qu’une quarantaine d’années) arrive dans un centre administratif, le Centre de Novilla, en compagnie d’un enfant de cinq ans. Les deux n’ont aucun lien familial, ils se sont croisés par hasard sur un bateau. Rien n’est relaté très clairement. Quelques bribes, on comble les lacunes, on devine. Nos deux protagonistes sont des migrants, qui ont décidé de commencer une autre vie. À partir d’un camp d’embarquement. Une mer à traverser. Puis un nouveau pays, ce service qui vous déniche un logement, un travail, vous insère progressivement.

Un conte sur l’immigration ? L’entame y ressemble. De petites aventures. Mais. Des éléments étranges aussi. Ainsi, on arrive lissé, débarrassé des souvenirs de l’ancienne vie. Et même des noms. Qui étaient David (l’enfant) et Simon (l’adulte) ? Que cherchait Simon avant de s’enticher du petiot, qui a perdu la lettre qui aurait pu mettre sur la piste de sa mère ? Mais quelle mère ? Il ne peut rien en dire, pas même son… nom.

Simon et David. Deux noms juifs. Alors qu’ils semblent provenir d’Afrique du Nord et aboutir dans le Sud de l’Espagne. Deux aspirants à une nouvelle vie qui, pourtant, débarquent assujettis à une idée, obsessionnelle, chevillée à l’ancienne, trouver la mère.

Durant quelques pages, l’empathie s’installe. Face aux difficultés rencontrées, aux impasses administratives, aux premiers contacts avec un univers absurde, très Kafka/Beckett. Sensation qui culmine dans l’obtention d’un logement. On leur propose une chambre (la C-55 du bâtiment C) en attendant mieux. Mais il faut une clé et celle-ci ne peut être récupérée qu’auprès d’une señora Weiss… naturellement absente. Pas d’issue. Ils ont faim, ils veulent un endroit où dormir. Soudain, l’éclaircie. Ana, la jeune femme qui a géré leur réception, les invite à la suivre. La narration va s’incarner, quitter la satire ? Pas si évident. Ana les emmène à l’arrière d’un petit jardin attenant à son modeste logis, ils devront dormir dans un réduit ou à même la pelouse.

Derrière un début de partition des plus simples, il flotte un contrepoint. Une douce folie, une singularité auréole les échanges de mots, les événements. L’attitude des deux migrants détonne, étonne. Car, passé les premiers contacts avec le Centre, on perçoit notre erreur, la fausse piste, l’arrivant est, somme toute, fort bien accueilli, pris en charge, épaulé. On est dans le positif, la bonne volonté, l’organisation. Ainsi les deux héros se retrouvent-ils dès le lendemain dans leur petite chambre C-55 avant d’intégrer un appartement plus confortable. Ainsi Simon va-t-il rapidement obtenir un travail, sur les docks, dur mais bien payé, avec des camarades bienveillants, un chef d’équipe amical. Pourtant. David et Simon demeurent mécontents, insatisfaits. Ils n’ont de cesse de réclamer autre chose ou davantage. L’adulte se distingue par ses questions, qui remettent en cause tout ce qu’il vit, ce qu’on lui offre. Un idéaliste ? Qui ne peut se contenter d’un amour, d’une amitié tranquilles ? Qui veut le désir, la passion ? Et David ? Qui vit dans ses rêves, ses visions, si décalé parfois qu’il inquiète ?

Une série d’aventures, de dialogues tournent de manière incongrue, inattendue. On décèle un manque d’interaction avec les autres, le monde. Pourquoi sont-ils partis s’ils n’essaient pas de s’intégrer, de créer de nouveaux élans ?

Un glissement, insidieusement, s’opère. Vers la monomanie ou l’autisme. David se coupe du monde, s’invente un univers. Simon ne pense qu’à offrir une mère à l’enfant. Comme si le Destin lui avait assigné une tâche sacrée. Avec conviction. Quand il la verra, David la reconnaîtra, ou lui, Simon, saura. De manière indubitable.

La compassion pour les migrants tourne à l’irritation. Comme s’ils concentraient soudain l’absurde ou l’impasse qu’on appréhendait extérieurs.

Dans la suite du récit, les rebondissements ne sont pas que narratifs, ils sont aussi sémantiques, toujours accompagnés d’indices curieux, voire fantastiques.

Simon va trouver une mère. Mais. Rien n’indique que cette Inès soit la mère. D’ailleurs, David ne la reconnaît pas mais Simon suit son intuition, il lui confie illico l’enfant qui était tout pour lui. Malgré la présence des deux frères de la dame, un peu inquiétants, ou son berger allemand, jaloux et farouche. Un sacrifice louable ? À y regarder de plus près, Inès, possessive, exclusive, écarte Simon de leur vie et transforme David en enfant-roi odieux. Plus dérangeant encore, détestant les hommes, elle l’incline à ne pas grandir, à régresser, allant jusqu’à le véhiculer en poussette.

Le récit devient glauque. Malsain. Sous des allures désinvoltes. On attend une réaction de Simon. Elle arrivera. Mais à contresens. Car celui-ci, malgré de timides atermoiements, finit par soutenir aveuglément Inès. Dans tous ses délires. Jusqu’à s’opposer à l’école, aux institutions : Si l’enfant dit qu’il y a des barbelés, je le crois, il y a des barbelés […] Je n’ai pas besoin d’aller voir […].

Nous ne raconterons pas la suite, nous vous laissons découvrir les multiples péripéties et rencontres qui tendent parfois vers le récit picaresque. Ou les nombreuses discussions entre personnages, qui se veulent souvent teintées de philosophie.

Mais. Les maximes sont à l’eau de rose : Tous les grands dons viennent de nulle part. » Les tirades dignes du Café du Commerce :

[…] Parce que, tu sais, les pères ne sont pas très importants, comparés aux mères. De son corps, une mère te met au monde. Elle te donne du lait, comme je l’ai dit. Elle te tient dans ses bras et te protège. Alors qu’il arrive qu’un père s’en aille, parte battre la campagne, comme Don Quichotte, qu’il ne soit pas toujours là quand tu auras besoin de lui. Il contribue à te fabriquer, au tout début, et puis il va voir ailleurs. Quand tu viens au monde, il peut fort bien avoir disparu à l’horizon, en quête de nouvelles aventures. C’est pour ça qu’on a des parrains, à qui on peut faire confiance, de bons vieux parrains toujours là, et des oncles.

Quant aux questions, nombreuses, elles ne trouvent pas nécessairement de réponses.

Le malaise grandit.

Je ne ressens aucune empathie pour des héros trop enclins à céder à l’intuition, au caprice. Ni pour la gestion du récit. Car l’inadéquation n’est pas condamnée de l’intérieur. Que veut signifier l’auteur ? Avancerait-il sans plan ? Ses créatures seraient-elles autonomes ? Car elles agissent de manière improvisée, névrosée, démente. Sans qu’il puisse les récupérer. Comme si elles le dominaient. Et le lecteur ? Ainsi, le Simon du début, en inadéquation avec son milieu et questionneur impénitent, endosse-t-il un autre rôle en cours de livre, il tente d’organiser, d’intégrer, de rationaliser. Avant de plonger dans la vision d’Inès, de David, de choisir leur folie.

Quid ? On s’interroge sur les capacités de l’auteur (qui, outre le Nobel, a tout de même décroché deux fois le prestigieux Booker Prize !). Le récit n’aurait pas de cohérence interne, à l’instar des héros ? Un exercice de style, une bouffonnerie sans queue ni tête pour ridiculiser la critique analytique ?

M’est venue une première illumination.

L’Art, le véritable, doit déstabiliser. Brouiller les repères, remettre en question, interpeller, interroger. Pour nous offrir un rapport décapé au monde, à nous-mêmes.

Alors ? On aurait ici une mise en question de la difficulté du Bonheur, du Sens ? Un questionnement sur la place du Désir, de l’Imprévu ? Voire une apologie de la marginalité, de la folie ?

Car. Qui est David ? Un enfant atrocement égocentrique, pervers ? Un fou ? Un illuminé ? Ou. Un créateur, un leader, un prophète en devenir ? Un… Jésus ?

Une enfance de Jésus. Le titre. David est-il un Jésus ?

Le récit est-il une fable ou un pastiche ? Un Jésus ? Mais quelle sorte de Jésus ?

Un Jésus ? On le voit, il est vrai, refuser les us et coutumes en vigueur et tenter de se créer un nouveau monde, il appelle des gens à le rejoindre, à intégrer sa famille. Avant de diffuser la Bonne Parole ? D’ouvrir un Nouveau Testament ?

Un Jésus ? Il est vrai que Simon va jouer un rôle de père nourricier sans être le géniteur de David, sans avoir le moindre rapport charnel avec la vierge Inès. Joseph et Marie ? Et que dire du background ? Les amis dockers suivent des cours de philosophie et s’avèrent aussi profonds que bienveillants, mais ils sont dépassés, écartés. Les docteurs de la Loi ? Le señor Daga, lui, traverse le récit comme un Méphistophélès flamboyant, proposant à l’enfant la liberté absolue (boisson, sexe, violence). La Tentation du diable ?

Un Jésus. Mais quelle sorte de Jésus ?

M’est venue une seconde illumination ? Le Sésame, ouvre-toi ?

Et si… ?

Inès, une mère immature, aliénante. Simon, un être en quête de consistance, ne la trouvant qu’à travers la soumission et la lâcheté (Parce qu’il n’a pas eu les moyens de ses ambitions, ses efforts du début ayant échoué lamentablement ? N’a-t-il pas en effet, et entre autres, suggéré une innovation à ses amis dockers, qui s’avérera un fiasco quasi mortel ?). David, un monstre qui n’a jamais reçu aucune véritable éducation, aucune structuration. Qui manipule son entourage au gré de ses humeurs, attirant, rejetant.

Et si… Coetzee nous offrait une mise en abyme du phénomène sectaire ? Autour de la genèse d’un futur gourou/tyran ? Phénomène sectaire au sens strict mais aussi au sens élargi, social ? Car nous sommes, il est vrai, confrontés sans cesse aux dérives engendrées par le retrait des valeurs, le discrédit des enseignements, le laxisme, la déresponsabilisation des parents, des États ?

Quid alors ? Première ou deuxième illumination ? Éloge de la folie et de la marginalité ? Ou l’inverse ? Dénonciation du narcissisme et de l’individualisation à outrance ?

Ou, plus subtil encore, mise en garde contre le discours, le prêt-à-porter du pensé, du vécu ? Coetzee porte-parole d’une ère du soupçon ? Un humaniste nous engageant à demeurer en alerte ? Et nous, lecteurs, serions aussi les migrants auxquels il est demandé d’entrer lissés, débarrassés de nos habitudes de lecture, de cette sacro-sainte relation d’empathie avec les héros, le narrateur ? Une initiation à l’éveil ? Une mise en abyme du projet artistique ? Un projet pédagogique au sens le plus élevé ?

Le livre, insistons, s’inscrit sous l’égide de la Bible, le plus célèbre texte sacré (puisqu’à la base des trois monothéismes), et du Quichotte (que lisent Simon et David), l’un des phares, sinon le, du patrimoine littéraire mondial.

Au final. Un livre qui interpelle plus qu’il ne séduit. Tout en se dévorant. Idéal pour générer des débats à l’infini. Comme les récits mythiques des temps jadis (Perceval, la Genèse, Gilgamesh, etc.).

Et si l’on relisait un échange entre Simon et Ana, l’employée de l’accueil, au début du livre ?

— Quand bien même. Comment qui que ce soit pourrait-il supporter un flot ininterrompu de gens comme nous, sans ressources, ignorants et dans le besoin, sans une sorte de foi pour lui donner de la force ?
— La foi ? La foi n’a rien à voir avec tout ça. La foi veut dire que vous croyez en ce que vous faites même quand cela ne porte pas de fruits visibles. Le Centre n’est pas comme ça. Les gens arrivent, ils ont besoin d’assistance et nous les aidons. Nous les aidons et leur vie s’améliore. Rien de tout cela n’est invisible. Rien de tout cela n’exige une foi aveugle. Nous faisons notre travail et tout se termine bien. C’est aussi simple que cela.

Clé ?

Le travail de l’intellectuel ? De l’artiste ? De Coetzee ? Sous les auspices du Camus de la Peste ?

Donc… What ? Chef-d’œuvre ?

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no399.

En savoir plus…

Une enfance de Jésus

Écrit par J. M. Coetzee
Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis
© 2013, éditions Seuil
Roman, 377 pages