L’Année dernière à Saint-Idesbald : encore un livre qui vient tirer sur la corde sentimentale de notre petite belgitude ? Ce serait tentant de l’imaginer. Mais avec Jean Jauniaux, on s’échappe vite de la géographie belgo-belge. Une vraie bonne surprise en fait. Où la Belgique partage l’affiche avec les hommes qui y passent ou y vivent.

Le titre choisi par Jean Jauniaux évoque immanquablement le cri des mouettes, les dunes et des crevettes aussi grises que le sable de nos plages. Le message est clair : on va parler de la côte belge. Oui, mais pas seulement.

Jean Jauniaux nous propose dans dix-sept courts chapitres indépendants, comme autant de nouvelles, une balade à travers notre plat pays. On l’aura compris, c’est la petite ville du nord du pays, Saint-Idesbald, qui sert de liant à ces petites saynètes, qui sont autant de tranches de vies. Le titre semble indiquer que Jean Jauniaux a choisi de donner à son roman un ancrage géographique. Ce sont pourtant les hommes qui viennent donner à ces récits belges le relief que la géologie n’a pas voulu offrir à notre pays.

Au fil des pages, on se rend vite compte que ces paysages de platte land ne sont qu’un prétexte confortable pour aborder des idées moins agréables : le monde des sans domicile fixe, celui des sans-papiers, les gens du voyage, les douleurs des vétérans de guerre, le capitalisme et l’économie de marché, les querelles linguistiques et communautaires. Dans ces pages au ton léger, on se cogne à l’humain sans arrêt. Ce n’est pas un livre sur la Belgique, c’est une histoire d’hommes. Des hommes un peu perdus. Car il y a derrière ces rencontres une impression d’errance. Quel point commun peut exister entre un clochard qui écrit un guide des endroits accueillants pour les sans-abris, les roms qui pensent trouver en Belgique un pays qui n’existe pas, un poilu qui a creusé une tranchée au fond de son jardin, un petit ket perdu dans l’expo universelle de 1958… et même le roi, qui, désemparé, s’en remet aux conseils d’un utopiste pour tenter de former un gouvernement ? Le même sentiment d’abandon, probablement.

Ces grands thèmes humanistes évacuent-ils toute idée de belgitude ? Pas vraiment. On en parle quand même un peu. La belgitude de Jean Jauniaux oscille entre la Belgique de papa qui sent bon la rétro-attitude et une Belgique anticipée qui suinte un peu la tristitude. Si on passe de la nostalgie à l’inquiétude, Jean Jauniaux fait pourtant attention à ne jamais tomber dans la sinistrose.

Le style est clair, comme le soleil qui vient lécher la haie d’immeubles à front de digue en fin de journée. En fait, on respire dans ce livre comme à la côte !

— Alors qu’est-ce qui vous amène chez nous ? est la première question à laquelle Daniela est explicitement invitée à répondre.
— Le journal, répond-elle en montrant la carte de la Belgique.
— Et Rimbaud… ajoute-t-elle dans un murmure.

Décidément, malgré son titre évocateur, l’Année dernière à Saint-Idesbald n’est pas une histoire sur la Belgique. Notre petit royaume artificiel n’est qu’un décor, parfois un peu fané. Où l’on écrit sur des hommes, qu’ils soient sans domicile fixe ou bien roi. Un jeu d’errance auquel nous renvoie également le clin d’œil du titre, ce Marienbad finalement universel. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le dernier chapitre du livre s’intitule « Address not found » (adresse inconnue) : c’est où déjà, Saint-Idesbald ?

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no397.

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L’Année dernière à Saint-Idesbald

Écrit par Jean Jauniaux
© 2013, éditions Avant-propos
Roman, 176 pages