Avec Nord, Merethe Lindstrøm explore les thèmes de l’aliénation, d’une fuite d’une intense solitude et du rejet dans un monde en guerre. Un roman hors norme à la prose imagée, qui prend aux tripes et colle à la peau, sans pouvoir en sortir un seul instant.

Il est rare d’ouvrir un roman qui, après trois pages, vous happe dans un univers bouleversant. Nord renferme cette particularité : faire vivre au lecteur chaque situation vécue au fil des pages. Percutante, brute et franche, la plume de Merethe Lindstrøm fauche le lecteur désemparé, et le plonge avec son personnage principal dans une réalité criante, froide, boueuse, sale et dure. Éprouvante, Nord n’est pas une lecture agréable. Pourtant, elle reste nécessaire, poignante.

 Le synopsis est simple : un jeune homme, seul, éreinté et famélique fuit indéfiniment vers « le Nord », eden indéterminé où il espère retrouver une vie meilleure après ce que l’on imagine des années de persécutions et de douleur. Sur sa route, il rencontre « le garçon », et ensemble, ils marchent, encore et toujours, pour trouver refuge. L’origine de leur malheur est inconnue, mais tout porte à croire que les persécutions sont d’ordre ethniques et religieuses. Comprendre les motivations de cet exode forcé constitue l’une des deux intrigues majeures du récit. Les maigres indices sont éparpillés au fil du récit : une guerre, des camps de travail, des Libérateurs pas vraiment mieux que l’oppresseur, des marches forcées… Si la majorité de cette fuite se déroule dans des villages allemands, faisant écho à un passé connu et pas si lointain, l’état de destruction et de désertification qui les entoure accentue encore l’impression de fin du monde. La deuxième intrigue majeure sous-tend l’ensemble du récit, génératrice d’une angoisse profonde : « Vont-ils atteindre ce Nord salvateur ? » Au fur et à mesure, le lecteur perçoit pourtant ce lieu anonyme comme un pur objet de fantasme, un espoir auquel ils se raccrochent pour survivre. Ceci dit, les péripéties de Nord importent peu. C’est l'enlisement dans la psychologie humaine face à cette situation extrême qui fait la véritable force du récit.

Le lecteur vit les 208 pages de Nord dans la tête de son personnage principal, au gré de son épuisement, mais surtout de sa solitude, cause d’une forme de folie désabusée. Ainsi les phrases sont longues, souvent décousues, comme un fil de pensées qui se perdent après des années d’errances solitaires. Brutes et directes, elles placent le lecteur face à une situation riche en détails, comme si elle avait toujours été devant lui, et qu’il venait tout juste d’ouvrir les yeux pour débarquer dans ce monde qui l’entourait déjà, sans toute autre forme d’introduction. Le langage se veut factuel et non-émotif, reflet de la distanciation acquise par le personnage principal. Mais si le vocabulaire est percutant et précis, laissant peu de place aux fioritures, le tout reste particulièrement imagé et poétique, malgré la douleur et la violence qui suintent à chaque ligne. Ces longues phrases très rythmées, couplées aux images qui s'enchaînent sans transition, permettent particulièrement de suivre la pensée du jeune homme, comme s’il laissait son esprit vagabonder et absorber ce qu’il se passe autour de lui pour ensuite le distordre en images, écho d’un passé révolu.

« Quand je me retourne, je ne suis jamais sûr de le voir, je n’entends pas bien depuis ce coup de poing à l’oreille droite, je n’oublierai jamais le visage du garde, ses cris, ses hurlements, tandis que je vacillais devant lui et que dans mon conduit auditif résonnaient de jolies notes étouffées, le crépitement des touches d’un accordéon. »

Dans Nord, tout s’enchaine rapidement, sans réel chapitrage. Les paragraphes se suivent, commencent parfois au milieu d’une page, parfois longs de quelques lignes, ou au contraire s’écoulant sur plusieurs pages ininterrompues, sans aucune logique visible. La narration est elle aussi erratique, avec plusieurs temporalités qui s’articulent parfois dans un même paragraphe : on oscille entre flashbacks, pensées, souvenirs et constats présents. Le lecteur est alors profondément immergé dans le schéma de pensée de ce jeune si perdu et si seul, qui a vécu des atrocités et un rejet extrême. Sa solitude est pourtant brisée par la rencontre avec « le garçon », qui lui apporte une parcelle d’humanité grâce à la reconnaissance de la réalité de l’autre. Mais les deux resteront anonymes tout du long, renforçant cette idée de fantômes errants tels des ombres, suscitant une notion d’universalité vertigineuse. Les dialogues, rapportés à la troisième personne du singulier, inculquent une sorte de distance, ancrant cette solitude prégnante : même lorsqu’ils sont à deux, le jeune homme est seul. Seul dans sa tête, dans ses souvenirs, dans ses pensées, dans ses angoisses, dans ses projections. L’affection pour l’autre est grande, mais trop de dommages ont été faits.

« (...) le garçon est tellement palpable. Les premiers jours je croyais l’avoir inventé sans m’en rendre compte, je pensais que lui aussi était une part de moi, qu’il était une version plus réussie de cette même voix, que je maitrisais mieux mon imagination, ou que j’étais devenu plus fou encore… Le garçon n’est pas moi. Aussi petit et désolé soit-il, il est lui-même. J’enfouis le visage dans les plis de ma couverture et pleure, tellement je me félicite que le garçon ne soit pas un revenant de plus. Je pleure jusqu’à ce que le sommeil arrache à la racine mes pensées et les jette dans les friches de l’inconscient. »

Tout dans le style de Merethe Lindstrøm souligne l’épuisement et la lassitude : l’instinct de survie prend le dessus, guidant chacun de leurs pas tandis qu’ils survivent passivement. La monotonie de leur périple souligne cette constante déshumanisation. Et c’est la boule au ventre que le lecteur parcourt Nord, sensible et vulnérable tandis qu’il vit au même rythme que le garçon, suivant chacun de ses pas, sentant la crasse qui l’entoure et la faim qui le taraude. Nord induit un sentiment de vide, criant de réalisme. Mais il permet aussi une touche d’espoir en l’Homme, qui peut survivre à toutes les atrocités possibles, et surtout ne jamais cesser d’aimer, de rêver et de croire en un monde meilleur.

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Nord

Écrit par Merethe Lindstrøm
Traduit du norvégien par Marina Heide
Cambourakis, 2020
208 pages