Bernard Dan nous avait épaté avec le Livre de Joseph, et voilà qu’il nous revient avec le Garçon du Rwanda. Le cap difficile du deuxième roman ! Les échos étaient très positifs. Et… ?

Bernard Dan est un cas. Il mène une carrière brillante comme neuropédiatre et l’on aurait pu penser que son premier roman était un rêve d’enfant somptueusement accompli. Publié chez un bel éditeur français (L’Aube). Primé par l’Académie royale. De belles critiques (méritées). Une réédition (déjà !) en poche.

Mais. Voici déjà, trois ans après le premier opus, une deuxième salve littéraire. Et la confirmation de ce que nous pressentions. Dan a une véritable patte et il a ouvert un sillon qui n’a rien d’un caprice, un sillon qu’il compte approfondir. Un auteur est né ! Curieusement, notre lecture s’est déroulée en trois temps et je ne parle pas d’interruptions mais de phases de sensations.

La première.
Après dix pages, après cent pages, nous avions une appréciation claire de l’ouvrage. Nous y avions retrouvé tout ce qui nous avait séduit dans le Livre de Joseph. Une belle écriture, sans fioriture, fluide. De l’érudition, omniprésente mais dynamisée par une utilisation ludique. Enfin et surtout, des mannes d’humour, décliné à tous les temps.

Cette luxuriance saute aux yeux dès les premiers mots du livre. L’intitulé du premier chapitre : « Sixième chapitre avant la fin ». Déjà ! Mais l’épigraphe qui suit, écho d’une tradition fort classique, une citation de Racine, de sa pièce Esther, n’est pas ce qu’il paraît. C’est qu’il est long, c’est qu’il est suivi d’autres extraits de ladite œuvre, accolés à chaque entame de chapitre. C’est qu’Esther, c’est aussi… le nom de l’héroïne et narratrice. C’est que Racine, c’est aussi un nom commun qui…

On a à peine initié notre descente (NDLA : aux Enfers ? car les thèmes d’Orphée et d’Ishtar – Ishtar/Esther ! — sont récurrents) romanesque qu’on se dit qu’il va falloir être très attentif. Et ce n’est pas si facile. Car le récit va immédiatement s’apparenter à une logorrhée de la narratrice. Mais une logorrhée vive, une allure de tsunami de mots, d’idées, d’aventures, d’interrogations. Un tsunami. On est donc emporté à dos de vagues/phrases, on surfe. Comment s’arrêter, se figer pour identifier les signes, les indices… de tout ce qui va faire mystère, intrigue, suspense ?

Hum… Je m’y perds déjà. Alors, tentons de clarifier.
Le pitch ? A priori des plus simples. Esther Montuyer, née Lyon, vingt-six ans, nous raconte sa vie autour d’une rencontre, celle du jeune Camille Boulanger. Qui l’envoûterait par ses histoires. Aurait tout de la parfaite âme sœur. Des histoires qui viendront faire contrepoids au discours de la narratrice. Issues de son pays d’origine, le Rwanda, ravagé par le génocide que l’on sait.

Mais.
La rencontre, pour le moins, n’est pas banale. Elle s’approfondit dans le cadre de nocturnes à l’hôpital, Esther étant soignée pour insomnie et son sommeil l’objet d’une analyse objective (une polysomnographie). Camille est un jeune technicien hypnographiste, mais il ne parlait à personne, il se tient à l’écart du monde, il a subi un tel traumatisme lors des sinistres événements rwandais qu’il en a perdu tout souvenir… et jusqu’à son nom (il porte celui de ses parents adoptifs, avec lesquels il a coupé tout lien).

Alors ? Serait-il Samembe ? Car cette rencontre semble le prolongement d’une autre, décisive, dans un hôpital (encore). Un enfant africain, qu’Esther a croisé à huit ans, dont le regard, « porté comme des lentilles de contact », pareil à celui de Camille, l’a profondément impressionné :

Comment décrire cette vision ? Comment vous la raconter ? Il m’était une fois… un éblouissement, la rencontre impromptue d’yeux d’enfants. Une reinette d’Alsace et un petit roi d’Afrique, tous deux exilés dans la salle d’attente d’une clinique parisienne. Cette rencontre des yeux, c’était le regard de Blanche-Neige qui se trouble au moment précis où elle croque la pomme que lui offre sa marâtre, quand elle sombre dans le sommeil dont ne pourra la tirer que le prince de ses rêves. Non. Plutôt les yeux d’Ève qui se dessillent quand elle plonge les dents dans le fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance. […] Ses yeux m’envahissaient et m’invitaient et nous soudaient en un pacte de silence.

Ce regard a construit sa vie. Croit-elle. Pour quel devenir ?
Esther a d’abord été une enfant maltraitée par les événements, sa mère. Un père absent et nié, des secrets de famille, le poids des morts (une famille juive laminée par la Shoah) et des traditions (le daitsch de la maîtresse de maison). Puis cette surprotection maternelle, pathologique, toxique. Car madame Lyon était hypocondriaque… Par transfert, elle a imaginé mille maladies mortelles à sa fille, l’a traînée dans mille hôpitaux, lui a fait subir mille médecins, mille examens… qui l’ont tous proclamée en santé parfaite. Jusque-là.

Puis. La première rencontre. Le regard de Samembe. Qui lui permet de résister. Tuteur de résilience ? Et Esther de devenir une jeune fille positive, constructive, idéaliste. Qui relève tous les défis contre l’injustice, le conformisme. Qui veut apprendre le mieux vivre aux autres. Le penser. Ce qu’elle fera comme professeur de philosophie (pour des jeunes) puis comme philosophe praticienne (pour des adultes).

Pourtant, au présent du récit, lors de la seconde rencontre décisive, Esther est en rupture de ban. Quittée par son mari. La garde de sa fille Chloé confiée à ce dernier. Renvoyée de son poste d’enseignante. Et elle se voit désormais comme une mauvaise dormeuse, une mauvaise mère, une mauvaise… tout. La simplicité du récit n’est qu’apparente. Car, tandis qu’Esther louvoie dans son interminable monologue, nous parvenons parfois à nous arracher au tourbillon/naufrage verbal, à nous accrocher à un récif, à une poutre… qui font sens, indice, question.

Ce Camille Boulanger est-il le garçon qu’elle a croisé dans son enfance ? Est-elle cette fois vraiment malade ? Et même mortellement ? Se déprécie-t-elle à tort en se jugeant si sévèrement ? Est-elle victime de la névrose de sa mère ou des objectifs cachés d’un mari peu reluisant ? Est-elle un réel danger public ou se voit-elle outrancièrement accablée pour quelques incidents mineurs, excessivement marginalisée par de piètres personnes engoncées dans leurs clichés ? Puis vient la question de ses insomnies, qui pourraient tout expliquer. Mais dans quel sens ? D’où viennent-elles ? De la disparition énigmatique et absolue du père ? De la génétique familiale ? D’un empoisonnement ? Etc.

À ce stade, le roman est captivant, émouvant. Car Esther et Camille sont confrontés à la solitude, à l’abandon, à la maladie et ils y résistent par la force de leur rencontre, leurs échanges. Ils créent de la vie, ils recréent la vie à l’intérieur de la nuit (in)hospitalière. En regardant des films, qui inventent des existences plus riches, plus sensées. En dialoguant. En se racontant des histoires.

La deuxième phase.
Passé le cap de la centième page, bizarrement, alors que nous étions quasi étourdis par la maestria de Dan, nous avons soudain pataugé. Dilution de notre attention ? Ou notre auteur paie-t-il le contrecoup d’un style trop personnel ? Pendant une centaine de pages, j’avais parfois songé à un Rossano Rosi, ce qui est très élogieux dans ma bouche ou sous les touches de mon clavier, car celui-ci est le symbole d’une écriture moderniste des plus subtiles. Un Rosi qui est capable de vous manipuler, de tordre les clichés de la narration, de vous obliger à une lecture intelligente, à la limite du rituel. Mais, d’un coup, je songeais à tout autre chose. À Amélie Nothomb. Une Nothomb qui a une patte si spécifique (son abondance/excès de dialogues), si originale (sa vision burlesque du monde) qu’elle thésaurise sur celle-ci, s’y complaît, tarde à se réinventer, accumulant tics et toc.

Le toc. Il ne pouvait en être question avec Dan. Mais. À force d’utiliser la logorrhée verbale d’Esther, il m’avait poussé, lentement, vers les cordes de la saturation. Je passais par un sas de digestion où le trop-plein d’allusions culturelles (citations prolongées de Shakespeare ou d’Eluard, contes d’Andersen, antiques ou bibliques, vidéothèque, etc.) ou de traits d’humour, le tout entrelardé par la sensation (cette fois oppressante) d’indices à discriminer sous peine de rater l’intelligence du tout… Bref. Ma lecture se délavait.

La troisième phase.
Le récit progressait. Et le courant m’emportait à nouveau. Je n’avais finalement marqué qu’un temps d’arrêt, peut-être parce que j’avais trop lu, mal lu. L’appétit était revenu. Je voulais savoir si on connaîtrait enfin le père d’Esther, si elle récupérerait sa fille, si elle rêvait la gravité de sa maladie voire… l’existence de Camille. Mais, pour rêver, il eût fallu dormir ? Ou l’absence de sommeil, une intoxication provoquait des hallucinations ?

Je m’inquiétais de la correspondance entre l’Esther racinienne et notre narratrice. L’Esther biblique avait sauvé son peuple, la nôtre avait-elle aussi une mission à accomplir ? Et si oui, de quelle nature ? Je scrutais le texte, je décelais des détails troublants, des signes, mais l’observation de trop nombreuses convergences confine à la névrose. Dixerunt les psychanalystes. Devrais-je consulter ? Quoique. Dan est neuropédiatre. Et je subodore… Qu’il joue avec tout ça ?

Hum. Mon article est déjà bien long et il n’épuise nullement la matière du livre. J’aurais voulu mettre en exergue le rapport aux racines (annoncé par… le dramaturge du XVIIe siècle), les racines qui manquent et celles qui encombrent. J’aurais souhaité parvenir à éclairer l’anecdote d’enfance du début du livre, quand Esther rencontre la petite Aldina, une Bosniaque qui a perdu l’usage de ses jambes et qui… le retrouve lorsqu’on lui présente la voiturette électrique qui devrait l’aider à vivre. Ou cette autre, le conte du Docteur Sparadrap, l’aventure d’un enfant écorché qui, fasciné par le pouvoir du pansement, s’érigera en thaumaturge. La puissance de la pensée, encore et encore ? Qui crée, répare ?

Au moment de prendre congé, je ne puis m’empêcher de m’extasier devant… de nouvelles convergences. Car le propos secret de Dan (NDLA : Esther veut notamment dire… caché. Un sens qui est répété, contrairement à d’autres comme étoile, astre) ne tient-il pas dans une phrase lâchée au beau milieu du récit ?

[…] la maïeutique, la méthode socratique : attiser l’autre en l’interrogeant, le faire accoucher de ses préjugés pour approcher le vrai.

Convergence. Convergence ! Car j’ai analysé il y a quelques mois un livre du prix Nobel Coetzee dont le sens avait échappé à une majorité de lecteurs et de critiques, et celui-ci me semble recouper l’entreprise d’éveil de Bernard Dan, et plus encore. Références bibliques. Histoire qui offre divers degrés, conjugue une apparence simple à de troubles complexités. Un Bernard Dan qui faisait dire à Esther :

Je ne sais pas comment raconter cette histoire.

La première phrase du livre ! Une clé ? L’histoire qui s’ébauche et remplit les pages, pour émouvante/amusante/plaisante qu’elle soit, ne serait qu’un trompe-l’œil, une couche de restauration plaquée sur des structures plus essentielles, primordiales ?

Ou alors l’auteur travaille sur les deux tableaux (NDLA : sic !) et nous invite à osciller entre les deux niveaux, nos sens en alerte ? Et il se moquerait, somme toute, aussi de la fausse piste semée par ses galets de Petit Poucet farceur ?

L’intention est assurément palpable. Derrière quelques meurtrières du château/récit. Ainsi, quand Esther va se demander soudain si son incapacité à dormir ne serait pas le contrecoup de… la responsabilité de l’État français dans le drame rwandais. Camille et Esther soudain proposés comme… symboles de la France et du Rwanda ! La séduction du Livre de Joseph avait été plus immédiate, plus évidente. Mais. Le Garçon du Rwanda, au final, me paraît plus consistant, plus interpellant, plus déstabilisant. Un livre fort. Peut-être et sans doute à relire. Et, pour vous, à découvrir !

En savoir plus…

Le Garçon du Rwanda

Écrit par Bernard Dan
© 2014, éditions de l’Aube
Roman, 246 pages