Clarisse Michaux a rencontré il y a peu Kevin Servais, dont une partie du travail est à découvrir dans la galerie sur Karoo. Recollons les photos ensemble.

 

Quand as tu commencé la photo ?

Quand j’étais à l’école, on est allé à la mer en train et j’ai raté tout mon film ; toutes les photos étaient ratées, c’était vraiment de la merde et les seules photos que j’ai réussies étaient des photos de mon gros ventre : je m’amusais à mettre dix crayons de couleurs, dans mon nombril. Après, mon père m’a offert son vieil appareil photo - ah non, d’abord j’ai eu un jetable qui allait dans l’eau, c’était trop cool. Puis mon père m’a offert un appareil photo, un reflex, un Canon que j’ai jamais su utiliser parce que c’était trop compliqué. Du coup à l’école, j’avais des cours de photos et je m’arrangeais toujours pour faire les photos à la maison. Et il fallait utiliser un numérique : tu faisais les réglages, ouverture, vitesse et iso ; mais moi, je le faisais avec mon jetable. Les réglages se faisaient tout seuls. Le prof était content. C’est comme développer un argentique : je faisais toujours au hasard et ça marchait. Le prof était super content : « ouais y’a un super contraste ». Puis après, je me suis acheté un tout bon appareil, j’ai appris les réglages par moi-même et puis je l’ai revendu pour m’acheter de la coke et puis j’ai plus pu m’acheter d’appareil photo pendant deux ans et puis j’en voulais vraiment un. J’avais vingt ans.

Pendant deux ans tu n’as pas eu d’appareil ?

Oui. Pendant trois-quatre ans même. Puis, au États Unis je m’en suis racheté un à 120 euros vite fait à la douane, un petit numérique de merde pour prendre des souvenirs. Puis j’en voulais absolument un. Alors j’ai travaillé comme graphiste pour Guy. Je lui ai dit que j’avais besoin d’un appareil photo. Il m’a d’abord prêté six cent euros pour m’en acheter un. J’ai commencé à faire des photos pour lui, puis je lui ai dit : écoute je fais des photos pour toi donc je vais pas te rembourser l’appareil - mais il me faudrait un meilleur pour travailler donc il m’a payé un meilleur, un 5D 23 et c’est celui-là que je lui ai piqué. Voilà.

La première fois que tu as fait ton film à la mer, tu avais fait de la merde mais t’aimais ça ou pas spécialement ?

Honnêtement ? Rien à péter.

Du coup c’est venu progressivement ? Par hasard ? D’un coup ?

En fait j’en avais trop envie mais je le faisais pas, comme beaucoup de choses. C’est pas arrivé à l’adolescence comme beaucoup de gens. J’en avais vraiment rien à foutre pendant mon adolescence, j’avais juste envie de faire la fête - tout ça ne m’intéressait pas du tout.

Puis plus tard, j’ai voulu être photographe parce que honnêtement, je trouvais qu’être photographe c’était cool pour se taper des meufs.

Et ça a marché ?

Oui !

Mais a posteriori, tu te dis pas : « La manière dont je regardais les choses était depuis le début déjà orientée vers une pratique photographique » ?

La manière dont je regardais les choses, oui. Oui, toujours ça. Après coup, oui. J’ai toujours aimé cadrer les choses que je voyais ou me mettre à des endroits plus intéressants que d’autres. Puis à force, je me suis dit : ces trucs-là faudrait que je les enregistre. J’ai tellement vu des trucs marrants que je me suis dit, faut que je les prenne en photo pour les tenir.

Quand tu es avec ton appareil photo, t’as l’impression que tu es dans une position à part le groupe, dans une position surplombante ou tu as plutôt l’impression que l’appareil photo fait partie du moment à vivre ? Est ce que tu as l’impression que ton appareil est un oeil enregistreur qui prend du recul par rapport au reste, est ce que ça représente un moment de réflexion intense ?

C’est naturel en moi. Souvent les gens n’ont pas vu que j’ai pris des photos. C’est pour ça que les photos de rue ou de soirées sont un peu différentes des autres parce que je demande pas aux gens de poser : je vole les photos. Et tu as beaucoup plus l’impression d’être dans le moment quand tu voles une photo. Demander de poser - ça j’aime pas.

Ça te pose pas de problème de leur voler une photo ?

Pas du tout. Maintenant, il y a une manière de le faire aussi. Si tu vas visiter un pays et que tu prends des photos des gens comme si c’étaient des animaux, ça ne se fait pas. Mais si tu t’entends avec les gens et que c’est ton groupe, tu peux te permettre de le voler. Ou en rue, en rue, parfois, tu peux voler une photo. Mais faut pas que la personne le remarque. Si elle le remarque, ça casse tout. Alors, il y a un malaise qui s’installe. C’est même pas correct. Là tu l’as vraiment volé celle-là. C’est comme se moquer de quelqu’un sans qu’il le sache, c’est pas grave. Je le fais souvent - me moquer des gens sans qu’ils ne le sachent. C’est pas grave. C’est pareil avec la photo.

J’ai des techniques bien sûr. Parfois je rencontre des gens, et je leur demande de prendre leur portrait mais c’est pas la photo où ils posent que je vais choisir ; c’est celle avant ou après. Ce que je fais, c’est que je prends une photo de quelqu’un, puis quand j’ai fini, je regarde à côté de lui ou derrière lui ou au loin comme si c’était pas lui que je prenais.

T’as déjà eu des emmerdes avec des vols de photo ?

Non, parce qu’en général les gens n’ont pas envie de venir m’emmerder.

Donc pour être photographe faut aussi être un peu boxeur ?

Ouais, il y avait un photographe américain qui avait toujours son casque de rugby sur lui. Une fois il avait pris un boxeur américain - un tout coké chez les putes, et il s’est fait déglingué la gueule mais tellement fort que chaque fois qu’il sortait de chez lui pour prendre des photos, il mettait son casque de rugbyman. Mais bon, moi j’aurais pas des problèmes comme ça.

Mais donc tu ne penses pas qu’il y ait une éthique de la photo ?

Ceux qui disent qu’il y a une éthique c’est des putes, c’est n’importe quoi. Alors aller prendre des enfants en Afghanistan c’est pas cool non plus tu vois. C’est juste montrer ce que tu vois aux autres. Mais je trouve que des fois, quand tu vas trop chercher la photo ou quand tu manipules la réalité, ça me dérange.

Oui, d’ailleurs, c’est la question que je voulais te poser. Toi, ça t’arrive de retoucher des photos, d’illuminer certains éléments sur photoshop ?

Avant, quand j’ai commencé la photo, comme tout le monde, je retouchais. Je blanchissais les dents, j’enlevais les rides des vieux, les trucs un peu gênants. Même les photos de mariage maintenant je les laisse naturelles. Je ne retouche plus du tout les photos, juste le contraste.

Tu trouves que c’est un peu de la triche de retoucher une photo ?

Je préfère vachement la réalité.

Concernant l’organisation de l’espace, te contentes-tu de cadrer une situation comme elle t’est donnée, ou alors prends-tu la liberté de déplacer les éléments et de les organiser ensemble à ta  guise ? Touches-tu au réel ?

Parfois je déplace les objets. Une photo que j’aime beaucoup, c’est celle du pigeon qui a sa tête dans l’oeuf. Avec Coline, on était dans un grenier et on est tombé sur un pigeon mort. Et puis on a trouvé un oeuf. On a déplacé le pigeon de manière à ce que sa tête se mette dans l’oeuf. A partir du moment où c’est possible, ça ne me dérange pas de déplacer les éléments. Quand c’est un camion, je peux pas le déplacer. Après, en tant que photographe, tu dois être capable de te déplacer toi-même pour mettre en perspective ce qui t’intéresse.

Les bagnoles, les pigeons morts, tu as une obsession pour le moment ?

Depuis un moment, j’aime bien les cimetières, les croix, les portraits de vieux parce qu’on voit toute leur vie défiler sur leur visage, les enfants parce que sur le visage des enfants, y a encore toute leur vie qui va défiler, ils sont encore innocents. J’aime bien prendre des photos soit de vieux soit d’enfants. J’aime pas trop prendre des photos de gens de mon âge, je le fais parce qu’on me le demande. Si j’avais le choix, je ne prendrais des photos que de vieux et d’enfants.

Parfois je sais qu’il t’arrive de changer une photo couleurs en noir et blanc. Tu as un feeling particulier avec le noir et blanc ?

Je préfère le noir et blanc. Pourquoi ? je sais pas. Y a des gens qui disent qu’ils aiment bien le noir et blanc et d’autres, qu’ils n’aiment que la couleur. Moi je trouve ça bête de se limiter. De dire : moi je ne fais que de l’aquarelle, que de l’huile ou de l’écoline. Moi je trouve ça dommage et un peu triste, même si à mon avis les plus grands artistes sont ceux qui ont fait une seule et même chose durant toute leur vie : travailler avec des pieds de chaises, ou avec des ballons de foot. Ils sont connus parce qu’on les reconnaît facilement : tiens c’est un ballon.

As-tu un principe directeur au moment de shooter à l’argentique ? Focus sur la composition, la lumière ?

Instinctivement, en voyant une situation, je sais quels réglages je dois faire. La composition et la couleur interviennent en même temps. En regardant l’ambiance générale qu’il y a, je sais dire quels réglages je vais faire - presque par coeur, ça vient tout seul. Je le sais parce que j’ai l’habitude. Pour le cadrage par exemple, puisque je connais mon objectif, c’est un 50 mm et pas autre chose - parce que j’ai pas de thunes pour m’acheter d’autres objectifs tout simplement, je sais exactement ce que le 50 va représenter dans mon oeil, quelle partie de la scène sera dans le cadre ou pas. Même si je ne le cache pas, j’aimerais bien avoir un 35 ou un 28, c’est plus intéressant pour les scènes de rue. Si je prends une photo maintenant avec mon 50 mm je sais exactement que ça ira du coin là du truc jusqu’au bout du fauteuil là. Je le sais. D’ailleurs je vais regarder. Tu vois, je sais que c’est comme ça. Pourquoi ? Ben à force de regarder dedans, tu connais ton appareil.

Tu rêves parfois la nuit que tu fais des photos ?

Non, pas du tout. Je pense qu’en photo, tu ne sais évoluer qu’en faisant des pauses. Tu apprends une technique, il faut l’assimiler. Pour ça il faut faire une pause. D’abord t’apprends à cadrer, puis t’apprends à faire des photos en contre-champs. Et tout ça, ça prend du temps pour être acquis. Mais plus tard, si tu as fait des pauses, ça viendra tout seul.

Si tu regardes les plus grands photographes, ils ne se baladent pas tout le temps avec leur appareil. Ils le prennent quand ils savent qu’ils en ont en besoin. T’as envie de le prendre tout le temps avec toi au cas où tu prends des photos mais finalement c’est bien parfois d’avoir cette frustration de manquer une belle photo, puis de réutiliser cette frustration pour les prochaines photos.

 

Argentique ou numérique ?

Je préfère travailler avec l’argentique. Moi, il y a un truc qui me dérange pour le moment avec les numérique c’est la recherche de définition et de qualité : on cherche toujours à avoir plus de millions de pixels. Mais n’importe quel photographe te dira que la qualité de la photo ne dépend pas de la qualité de l’image. Les gens au mariage souvent me disent : il fait des belles photos ton appareil. Ceux-là j’ai envie de les frapper. Prends-le et fais des photos alors connard. Parfois je pense même que c’est le fait que la photo soit ratée ou floue qui fait le charme de l’argentique. Moi j’aime bien les photos floues : ça rend très bien le moment, le mouvement. Les photos floues ça colle avec les soirées un peu folles par exemple. Et puis j’aime bien travailler avec un flash mais ça écrase un peu le moment. Et puis c’est une sorte de sécurité aussi.

En savoir plus...

http://www.kevinservais.com = Son site (qu’il réactive d’ici peu) et sa page Facebook?