Du 19 février au 9 mars, le centre artistique STUK à Louvain accueillait, dans le cadre du festival Artefact1, une exposition sur les liens entre magie, art et société, explorant notamment la place de l’illusion, du mystère, de l’invisible, du symbole et de l’enchantement au sein de domaines tels que la politique, la finance, la guerre et la technologie.

Dans la triade magie/art/société, l’art sert à la fois de locuteur direct à la magie mais aussi de canal de communication entre les deux autres domaines, agissant comme un révélateur et un mode de liaison entre le concept de magie, d’une part, et son application dans la réalité, d’autre part. Résultat, l’exposition ne propose pas des objets ou d'œuvres d’art à proprement parler, mais plutôt des artefacts, des objets audiovisuels/technologiques et des expériences perceptuelles.

La magie en actes

Polysémique, le concept de magie renvoie généralement à la fois à un art et à une science : un art lié à un artiste appelé prestidigitateur ou illusionniste, censé produire un spectacle public à des fins de divertissement, et une science liée à un mode de connaissance occulte, ésotérique et fondée sur une expérience intuitive du monde mobilisant des forces surnaturelles.

À cet égard, le but de l’exposition consiste entre autres à confronter le spectateur à une caractéristique essentielle de la magie, l’illusion (visuelle ou sensuelle). Comment ? En montrant la réalité de l’illusion, à savoir les effets de ce phénomène sur la réalité humaine. Pour ce faire, les artistes mettent un point d’honneur à traduire la magie en mouvements et en expériences car, comme l’indique le nom de l’évènement, la magie est avant tout un acte.

L’exposition comprend essentiellement deux parties, l’une vécue/active et l’autre spectatrice/passive, mettant respectivement en scène la relation entre individu et magie, et la relation entre magie et société. Si la première partie met en lumière le versant positif de la magie, envisagée comme un moyen de découverte de soi et de réappropriation de la perception de l’espace et du temps, la seconde partie en revanche illustre manifestement le versant négatif de la magie, à savoir son potentiel de manipulation et de tromperie dans des domaines tels que l’économie, la politique, la technologie et l’armée.

Witches Cradles (Center for Tactical Magic)

© Center for Tactical Magic Witches Cradles 2009 installation view STUK web © Kristof Vrancken

Littéralement « berceaux de sorcières », cette expérience invite le spectateur à se laisser envelopper dans un cocon pentagonal ensuite suspendu en l’air et décrivant un léger mouvement de balancier propre à altérer l’état de conscience de son occupant temporaire. Expérience artistique ou seulement sensorielle et spatio-temporelle ? Expérience artistique sans objet d’art ? Simple expérience de soi par la médiation d’un objet extérieur passif ? Quoi qu’il en soit, le participant développe un autre mode de perception de l’espace environnant en éprouvant la sensation de flotter et d’être bougé au lieu de bouger par lui-même, culminant dans l’expérience d’un lâcher prise total où l’espace ne sert plus à exposer des objets mais devient lui-même un objet d’expérience, où le penser et le voir s’effacent au profit du sentir. La portée magique paraît double : historiquement, on réservait cette pratique (dans une version bien plus extrême et violente) aux personnes accusées de sorcellerie ; au niveau de l’expérience en elle-même, le participant éprouve potentiellement une altération de sa conscience et des illusions (impression de voler par exemple).

Deep are the Woods (Éric Arnal Burtschy)

Nouvelle expérience perceptuelle mais se distinguant sensiblement de la précédente à deux niveaux : premièrement, l’expérience s’articule autour d’un objet actif offert à la sensibilité du public et, deuxièmement, ce même objet procède d’une co-construction et co-création de la part des participants. Concrètement, cette expérience plonge le public durant quarante minutes dans une salle obscure évoquant un trou noir, où jaillissent rapidement des faisceaux lumineux découpant et organisant l’espace en suscitant une tension mouvante entre le vide de la pénombre et la matérialité apparente de la lumière. La lumière est-elle un objet matériel ? Tout l’intérêt de l’expérience réside précisément dans cette confusion sensorielle entre l’immatérialité et la matérialité de la lumière : immatérialité car insaisissable par le toucher, impalpable, et matérialité dans sa réceptivité à l’action du corps humain qui interagit avec elle en jouant avec et en modifiant la propagation de ses flux d’ondes colorées.

À travers sa démarche conceptuelle fondée sur la lumière et le mouvement, l’artiste Éric Arnal-Burtschy ambitionne de donner aux individus la possibilité de saisir, de manière intuitive et sensorielle, des notions en apparence insaisissables telles que l’infini et l’espace.

Magie et guerre

Dans l’espace documentaire dédié à l’exposition, le public se heurte à The Ghost Army, l’histoire du 23e Régiment des troupes spéciales américaines ayant recouru à une foule de stratagèmes visuels pour tromper l’ennemi lors de la Deuxième Guerre mondiale. Au rang des illusions employées : tanks gonflables, ruses sonores et fausses transmissions radio. Le régiment en question, recrutant ses membres parmi les écoles et académies d’art, compterait à son actif une vingtaine de missions et aurait permis de sauver des milliers de vies.

Magie et politique

L’œuvre Stand Behind Me (de Liz Magic Laser) projette la vidéo (accompagnée d’un écran où défile le texte des discours correspondants) d’une comédienne et danseuse (Ariel Freedman) reproduisant le langage corporel et les gesticulations qu’adoptent les responsables politiques lors de leurs discours, aux fins d’illustrer la manière fumeuse dont ils répandent et véhiculent leurs illusions au public. L’inanité du contenu verbal semble suggérée et reflétée par la théâtralité et l’excès du langage corporel, comme si la dissociation des paroles et des gestes permettait à l’irrationalité du corps de révéler l’irrationalité du discours, les orateurs politiques s’assimilant à des illusionnistes usant de tous les artifices à leur disposition pour travestir la réalité.

© Liz Magic Laser Stand Behind Me 2013 installation view STUK web © Kristof Vrancken

 

 

Même si par moments l’exposition pêche par excès d’ambition – à force de voir la magie partout on finit par en brader la réalité –, sa polysémie reflète en partie l’ambiguïté inhérente à la notion de magie.

En savoir plus...

The Act of Magic

au STUK à Louvain

c’était du 21 février au 9 mars

Curateurs : Karen Verschooren (STUK) & Ils Huygens (Z33)

 

www.stuk.be/en/program/artefact-expo-act-magic


  1. Exposition thématique et festival consacrés aux arts visuels, à l’actualité et aux enjeux de société.