Le cinéma de François Truffaut regorge de références à la littérature. Des adaptations (Jules et Jim, Fahrenheit 451, ses films noirs, etc.) aux personnages lecteurs, le rapport entre les deux langues de l’œil, entendez l’écriture et la représentation, est régulièrement questionné. D’une décennie à l’autre, deux réalisations réfléchissent sur la littérature. Fahrenheit 451 en fait son sujet. L’Homme qui aimait les femmes estompe quant à lui les frontières entre l’art de l’écrit et le cinéma.

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Fahrenheit 451 se situe dans un futur indéterminé. Guy Montag est pompier. Son travail consiste non pas à éteindre des incendies, mais à débusquer les propriétaires de livres, à se rendre chez eux et à mettre le feu à leur bibliothèque. Car dans son monde, les livres sont proscrits. La raison est simple : ils nuisent au bien-être de la collectivité, car ils inspirent des comportements irrationnels et des idées qui pourraient corrompre la société. Mais Montag va se rendre compte des bienfaits de la lecture, et décidera de renier peu à peu ses fonctions. Adapté du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451 nous met en garde contre une société totalitaire qui, privée de lecture, devient ennuyeuse parce que monotone. La littérature peut certes dépeindre les affres de la vie, et proposer de bien sombres visions de la réalité, mais elle procure surtout de nouvelles sensations et de nouvelles réflexions, qui peuvent avoir un effet salvateur sur nos consciences.

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Charles Denner dans l'Homme qui aimait les femmes

L’Homme qui aimait les femmes, de son côté, raconte l’histoire de Bertrand Morane, amoureux inconditionnel de la gente féminine. Obsédé par les femmes, il décide, à la suite d'un échec amoureux, de se lancer dans la rédaction d’un livre autobiographique, qui contera ses multiples aventures et exprimera ses conceptions de la sensualité.

De l’un à l’autre

Le récit de Fahrenheit 451 se construit autour du personnage de Montag, et peut se diviser en deux temps principaux : destruction, résurrection. Les livres sont d’abord sauvagement et brutalement détruits, pour reprendre peu à peu de la consistance, et finalement ressusciter grâce au cheminement intellectuel de Montag. Car il est l’unique prisme à travers lequel le spectateur voit les événements. La littérature est le noyau autour duquel évolue l’histoire. Le cinéma en fait son objet et se structure à partir de lui. Les deux langages sont donc discordants, le premier utilise le second pour exister mais ils ne se mélangent jamais, et restent distincts l’un de l’autre... Jusqu’à l’épilogue.

Le récit se termine sur ce qui ressemble à une fusion des deux langages. Alors que le cinéma, contrairement aux livres, montre des personnages incarnés, ici, les personnages deviennent les livres, qu'ils apprennent et récitent par cœur. Véritable bibliothèque humaine, la communauté dissidente que rejoint Montag redonne vie aux seuls personnages littéraires qui possèdent une réalité tangible : les écrivains. Car en devenant un livre particulier, Montag en ressuscite aussi l'auteur, puisqu’il donne alors chair à un ensemble de mots savamment construit. Comme il le dit, « Behind each of this books, there’s a man » (« Derrière chacun de ses livres, il y a un homme »). Littérature et cinéma finissent donc irrémédiablement entremêlés.

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Julie Christie dans Fahrenheit 451

Dans l’Homme qui aimait les femmes, Truffaut poursuit cette démarche concordante. Bertrand, personnage incarné, écrit un livre sur sa vie. Celle-ci devient donc son œuvre, dont il se fait le personnage écrit ; ce qu’il nous conte dans cette déclamation impeccable, mais aussi ce qu’il représente en tant que personnage cinématographique, c’est ce qu’il transforme en objet littéraire. Mais Bertrand, auteur et personnage livresque, est aussi un récit filmique : tout s’imbrique, et se contamine. Quand il se questionne, dans le dernier quart du film, sur la concrétisation de son œuvre, il n’est certes plus le personnage écrit, mais il continue de l’être malgré lui grâce au récit filmique ; le livre (qui lui survivra) est déjà un objet concret aux yeux du spectateur, lequel a assisté à sa création et en a vécu certaines scènes. La frontière entre littérature et cinéma devient donc poreuse, et déplace ainsi les limites propres à chacune des formes artistiques.

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Charles Denner dans l'Homme qui aimait les femmes

En dehors de ces va-et-vient, les deux films convergent vers une autre idée fondamentale, qui traverse une partie de l’œuvre de Truffaut : la littérature alimente les passions. Lorsque Montag lit aux amies de sa femme un extrait de roman, chacune réagit à sa manière, mais ne peut rester indifférente ; elles découvrent les mouvements de pensée que provoque la lecture. Quant à l’obsession de Morane, elle semble avoir été nourrie par les nombreux livres qu’il a lus ; il n’y a qu’à voir ces bibliothèques surchargées qui décorent son appartement. Bertrand est in fine ce que les pompiers chassent, un littérateur passionné, marqué jusqu'à la névrose par ces histoires irréelles et inutiles qui déstabilisent les relations humaines.

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Alors que l’Homme qui aimait les femmes adapte un livre qui n’existe pas encore, Fahrenheit 451 incarne les idées d’un auteur, Ray Bradbury. Ces deux longs métrages affirment que chaque livre reflète la personnalité de celui qui l’a écrit, et que lire, c’est dialoguer avec lui ; voilà une affirmation qui fait écho à la philosophie du roman moderne, qui se veut un art conscient de lui-même. Mais dans Fahrenheit 451, qui est finalement notre interlocuteur ? Bradbury ou Truffaut ?

À leur manière, ces deux œuvres rappellent à quel point la littérature est nécessaire. Si nous désirons nous passionner pour la vie, bien entendu.


En savoir plus...

Fahrenheit 451 Réalisé par François Truffaut France, 1966 Avec Oskar Werner, Julie Christie, Cyril Cusack 112 minutes L'homme qui aimait les femmes Réalisé par François Truffaut France, 1977 Avec Charles Denner, Brigitte Fossey, Nelly Borgeaud, Nathalie Baye 118 minutes