Karaoké domestique est un documentaire expérimental qui bouleverse avec brio les codes cinématographiques à l’aide d’une question sociologique simple : quel lien se crée entre les maîtresses de maison et les femmes de ménage qu’elles emploient ? Vu le format inhabituel, issu de circuits de production assez éloignés de ceux de Hollywood, il serait sûrement aussi facile que dommage, pour le public non averti, de passer à côté de cette petite pépite, dernier travail en date de la cinéaste multi-casquettes qu’est Inès Rabadán.

Née en 1967, licenciée en philo et lettres de l’ULB et diplômé de l’IAD, Inès Rabadán a commencé sa carrière par de nombreux courts métrages, souvent primés en festivals. Après un premier long métrage (Belhorizon) et un moyen métrage (Quand tu n’es pas là), elle nous revient aujourd’hui avec un court qui fait déjà beaucoup parler de lui, et vient de remporter le grand prix du festival Docs en court à Lyon.

L’intention première de la réalisatrice était de mettre en images, par le biais d’entretiens, la relation particulière qu’entretient une femme avec celle qui s’occupe des tâches domestiques qui normalement lui incomberaient. Mais comme les intervenantes ne voulaient pas forcément apparaître à l’écran, Inès Rabadán a dû se contenter du son. Et c’est là que le projet devient karaoké.

Inès Rabadan

Restituant tel un mime leurs paroles, la cinéaste nous offre un one woman show captivant. Elle endosse tous les rôles, et se fait la sobre porte-parole de ces duos de femmes. Sur un fil, elle traverse, à l’image d’une actrice minutieuse, la frontière entre les deux univers.

Une fois la stupeur passée, s’immisce discrètement la réflexion.

Car qui dit frontière dit échange et mise en évidence des différences, qui proviennent du milieu et de la famille de chacune. Et puis il y a la question de l’héritage. Celui qu’on a reçu, et celui qu’on transmettra. Du rapport à la maison, de la vision couple, de l’homme et du mari. De la fréquente dépendance de l’un face à l’indépendance de l’autre. Et sur cette question, les classes sociales s’effacent et les femmes se retrouvent, dans ce monde injuste où la plus combative n’est pas forcément la plus aisée des deux. Pourtant les tâches ménagères incombent encore et toujours aux femmes. Et si celles-ci veulent se bâtir un avenir professionnel, ce sera alors aux dépens d’une autre. La boucle est bouclée.

Certes, on pourra peut-être reprocher à ce karaoké « domestatique » un certain effet de répétition, qui entraîne de légères longueurs. Et si l’absence de fil rouge apparent, véritable volonté de la réalisatrice qui se contente de soulever des interrogations, pourrait nous rendre un peu perplexes, c’est également ce qui fait la force de ce travail brillant, réalisé, monté et interprété par Inès Rabadán.

J’espère en tout cas que ce court balaiera l’idée reçue selon laquelle le cinéma expérimental aurait du mal à rencontrer le grand public.

Bande-Anonce :

Interview cinérgie d'Inès Rabadan à propos du film :

Site internet d'Inès Rabadán : http://inesrabadan.be/

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Karaoké Domestique

Réalisation, Montage, Interprétation : Inès Rabadán
Production : Désirée Augen / C.B.A.
Image : Olan Bowland
Son : Thibaut Darscotte
Octobre 2013, 35 minutes