Rubens, Rembrandt, Pissarro Titien... Autant de peintres qui exposent silencieusement leur autorité sur les cimaises de la National Gallery de Londres. Dans son documentaire dédié à ce temple des maîtres anciens, Frederick Wiseman scrute et dévoile le fonctionnement du musée et nous en livre un portrait stratifié.

04 2 Film still wiseman
© Zipporah Films

Dès les premiers plans, les tableaux Noli me tangere (Titien, 1514) et les Époux Arnolfini (Jan Van Eyck, 1434) nous introduisent la National Gallery, dans une solennité austère, contredite par un cireur de parquet arpentant nonchalamment les longues allées. Une guide tente de contextualiser pour son auditoire les conditions de perception des contemporains du Couronnement de la Vierge de Jacopo di Cione tandis qu’à la suite de ses explications, nous assistons à une discussion au sujet des visiteurs, entre le directeur et la chargée de relations publiques. À l’instar des autres documentaires de Frederick Wiseman, National Gallery ne s’encombre pas d’interviews, de commentaires ou de musique additionnelle pour lier ces séquences. Les situations et les interactions sociales s’exposent sobrement et c’est par leur agencement que le sens de l’institution se donne.

Cette manière particulière de médier le réel est caractéristique du réalisateur qui, avec quarante et un films à son actif, affiche un modus operandi bien rôdé : obtenir les autorisations nécessaires pour filmer les moindres recoins d’une institution, repérer quelques jours les lieux et s’immerger de six à douze semaines en leur sein. Lors du tournage, l’équipe est réduite à son minimum : un assistant image, un opérateur et Frederick Wiseman, qui tient lui-même la perche son. Cette méthode de tournage fait de son cinéma un cinéma de l’écoute, dans lequel la parole guide le regard : « Le chef-opérateur a un œil sur la caméra et un œil sur moi et, moi, j’ai un œil sur lui et l’autre sur ce qui se passe et je le guide avec le micro ou d’autres signes de connivence. Faire le son m’offre plus de liberté pour voir ce qui se passe et choisir ce qu’il faut filmer1 ». S’ensuit une longue période de montage (de dix à douze mois) durant laquelle le réalisateur « découvre » le scénario du film. Il trouve le véritable thème du documentaire une fois seulement les matériaux collectés.

Dans National Gallery, le thème dominant semble être la relation au public et les manières dont l’institution encadre la perception et la compréhension des œuvres. Si le documentaire pointe les missions principales d’un musée, la conservation (le travail pointilleux des conservateurs et restaurateurs montré à maintes reprises) et l’étude (le dispositif critique mis en place lors de l’exposition Leonardo Da Vinci : Painter at the Court of Milan), Wiseman fait la part belle à la mission pédagogique de l’institution, en montrant au fil des séquences la variété des activités (visites guidées, conférences, cours de dessin, animations) et des publics visés (enfants, adolescents, aveugles, étudiants, professeurs, retraités).

KC National Gallery (Baptiste Bogaert)

L’œuvre de Wiseman (dé)construit le sens de l’institution et tend à une visée générale. Il est donc moins question du récit particulier d’un lieu, théâtre anecdotique d’actions individuelles, que de statuts et de rapports de force au sein d’une structure strictement hiérarchisée. Les scènes centrées sur les réunions de la direction en sont de parfaites illustrations. Quand Nicholas Penny, directeur de la National Gallery, discute avec son équipe de l’utilisation de la façade du bâtiment à des fins publicitaires lors du marathon de Londres, la domination de son point de vue est manifeste : l’institution ne peut être associée à une manifestation populaire. C’est d’ailleurs le vif conflit interne de ce musée, partagé entre une volonté d’éclairer son public et un élitisme revendiqué, au risque de brouiller la réception de ce public.

Si National Gallery se penche sur une multitude de fonctions (du restaurateur au directeur), le documentaire fait l’impasse sur la catégorie des fonctions résiduelles2 , lieu des tâches rébarbatives : personnel d’entretien, surveillants, guichetiers... réduits à de courtes apparitions à l’écran alors qu’ils représentent une force de travail indispensable à l’institution. Est-ce par souci de montrer la non-importance de leur statut dans la structure pyramidale ? Le manque de pertinence dans leur intégration au film pour signifier l’institution ? Un autre écueil naît de la fascination manifeste pour les grands maîtres du musée. Les nombreux plans des tableaux démontrent le poids historique et la puissance écrasante de ces œuvres qui nous regardent et tendent au réalisateur le piège de la beauté, qui empêche Wiseman de mener jusqu’au bout sa critique. En témoigne la séquence finale, où la poésie et la grâce des deux danseurs oblitèrent l’analyse de l’institution.

Avec National Gallery, Wiseman apporte une nouvelle pièce à sa chronique de la vie culturelle qui, par l’absence d’explications, sa longue durée et la répétition des actions, déploie le discours de l’institution, sans toutefois atteindre l’intensité de ses précédentes réalisations. La gravité de Near Death (l’influence du médecin dans le choix de vie et de mort du patient), de Law and Order (la manipulation des autorités) ou de Titicut Follies (la mise à disposition totale des corps à l’asile et la déshumanisation du malade) laissent place à une parole plus policée, peut-être simplement due à la nature du sujet.

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En savoir plus...

National Gallery Réalisé par Frederick Wiseman 173 minutes 2014

  1. Sarah Sekaly, « Bienvenue au pays de Wiseman », dans Communications, n° 71, 2001, p. 206. 

  2. Howard S. Becker, les Mondes de l’art, Flammarion, 2010, p. 30.