Du 5 au 14 février, le festival Anima, installé place Flagey, a mis à l’honneur l’animation sous toutes ses formes : courts et longs métrages, animation classique et expérimentale, grosses productions et œuvres plus intimistes.

Deux rédacteurs de Karoo, Gaspard Breny et Bryan Schatteman, vous proposent un portrait robot de cette édition 2016 à travers une sélection de cinq films. Cette semaine, Avril et le monde truqué (2015) et Mind Game (2004).
Lire la première partie.

Avril et le monde truqué
Avril et le monde truqué

 

Avril et le monde truqué de Franck Ekinci et Christian Desmares

Jeudi, 14 heures. Autre film, autre ambiance. Notre choix s’est porté sur un film d’animation français, Avril et le monde truqué (2015). Deux choses nous ont attirés : le recours à l’imaginaire steampunk1, assez rare, pour ne pas dire unique, dans une production française ; la participation au projet de Jacques Tardi, qui a conçu le scénario et l’univers graphique2.

Le film raconte la quête d’une jeune scientifique, Avril, à la recherche de ses parents disparus. L’histoire se déroule dans une France dystopique en pleine crise énergétique et écologique, où une mystérieuse carence en scientifiques n’a jamais permis d’envisager l’emploi d’une autre énergie que le charbon.

Éreinté par la critique lors de sa sortie il y a quelques mois, il était passé inaperçu. Sa projection au festival ressemblait donc à une seconde chance, selon nous bien méritée.

L’esthétique est plaisante et regorge de trouvailles ingénieuses. Les décors mélangent soigneusement le style Second Empire et l’aspect rétrofuturiste des technologies mises en scène, chers au steampunk. De petits éléments humoristiques fondés sur des détournements habiles (d’affiches de propagande, par exemple) témoignent d’un véritable travail d’orfèvre de la part des animateurs. Sans oublier la pâleur caractéristique des couleurs, dont la palette se dégrade essentiellement en nuances de gris, et qui illustre le marasme d’une société industrielle épuisée. À celles-ci s’ajoutent quelques teintes pastel, qui soulignent la douce folie du récit.

L'esthétique steampunk
L'esthétique steampunk

Le scénario, facile à suivre pour des enfants, est écrit avec assez d’intelligence pour offrir un second niveau de lecture à un public plus mûr, en traitant notamment des limites de la science et des crises énergétiques du monde moderne.

On ne peut par ailleurs pas parler de ce film sans évoquer son casting : si certains de nos acteurs nationaux, comme Olivier Gourmet et Bouli Lanners, s’en sortent honorablement, la palme revient surtout à l’increvable Jean Rochefort, savoureux dans le rôle du grand-père excentrique, ainsi qu’à Philippe Katerine, magistral dans son incarnation du chat irrévérencieux doué de parole et amateur de poésie.

Malgré ses indéniables qualités, Avril et le monde truqué n’a pas rencontré le succès escompté lors de son exploitation en salle. Serait-ce dû au style graphique de Tardi, particulièrement bien exploité ici, mais qui illustre d’habitude des récits plus mûrs ? Un glissement de ton qui pourrait être à l’origine de l’incompréhension des critiques autour du film. Espérons que ce long métrage connaîtra à l’avenir une exploitation qui lui rendra sa place de petit bijou de l’animation française. En tout cas, au fesival Anima, le public semblait conquis.

Gaspard Breny.

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mind-game

Maindo gēmu / Mind Game de Masaaki Yuasa

Quatrième film de notre semaine Anima. On profite encore de la spéciale Japon organisée par le festival pour découvrir quelques pépites. Si l’on connaissait Akira, on ne savait rien de ce Mind Game.

Le film raconte l’histoire de Nishi3, un garçon plutôt ordinaire qui veut sortir avec son amie d’enfance : un postulat simple, rencontré de nombreuses fois dans divers longs métrages. Toutefois, au sein de cet argument rabâché, Masaaki Yuassa parvient à insérer une rencontre avec Dieu, une baston avec des yakuzas (mafieux japonais) et un huis clos dans le ventre d’une baleine. Fortiche.

Mon absence de ponctualité frappe encore, et nous voici en train d’entamer une course pour arriver à temps4. On prend nos tickets, on se trompe de chemin pour la salle5, on parvient malgré tout au studio 4, et non au studio 56.

"Désolé, on ne vous a pas attendu", dit-il aux deux arrivants.
"Désolé, on ne vous a pas attendu", dit-il aux deux arrivants.

On rentre dans la salle, soulagement, le film vient à peine de débuter. On se regarde avec mon acolyte et on se dit que finalement, la destin est de notre côté. Sauf que les seules places encore disponibles sont juste devant l’écran.

On maudit ce fichu destin, on désire partir. Mais un certain sens du devoir nous rattrape et nous transporte à ce fameux premier rang. Encore une fois, ça commence mal.

Nous pensons que l’infortune de notre situation va nous gâcher le plaisir du film, mais ce ne sera pas le cas. Une fois nos yeux posés sur l’écran, la magie opère immédiatement. Impossible de détacher le regard de cet objet incongru. Premièrement car nous sommes très près de l’écran, deuxièmement parce que l’univers visuel qui se déploie sous nos yeux laisse présager le meilleur.

Yuasa joue avec différentes techniques d’animation. Il mélange l’animation classique, la modélisation de visage en 3D et le cell shading. Cette hybridation des techniques renforce le côté sacrément libertaire de Mind Game. On fait exploser les normes qui régissent habituellement un long métrage animé pour en révéler toutes les possibilités. Ici, pas de frein à l’imagination ni à la créativité, nous assistons à une libération. Un certain psychédélisme se dégage de tout cela, les couleurs et les formes n’ont plus l’air d’avoir de consistance, elles sont constamment sujettes à implosion, comme si elles n’étaient plus que des fréquences ondulatoires.

 

Un extrait du manga Mind game.
Un extrait du manga Mind Game.

Outre son savoir-faire formel, le réalisateur démontre une grande intelligence d’écriture. La forme sert très fréquemment le fond et déclenche chez le spectateur des rires en cascade. On ne sait parfois si l’on rit parce que c’est drôle, parce qu’on est mal à l’aise ou parce que la situation est tellement absurde que le corps, en réponse à ce qu’il voit, déclenche les mécanismes de l’hilarité.

Une réflexion sur les choix que nous effectuons dans le quotidien se met aussi en place tout au long du récit. Comment une décision, à l’apparence banale et sans conséquences, peut-elle influencer le reste de notre destinée ? Que se serait-il passé si, au lieu de choisir A, nous avions choisi B ?  Mind Game  aborde donc la façon dont nos actes et ceux des autres façonnent ce que nous sommes, ainsi que notre rapport au monde. Nishi a la possibilité de retourner au moment de sa mort, pour le moins tragicomique, pour tenter de négocier autrement la situation qui l’a provoquée. Il parvient cette fois à s’en sortir et son caractère va profondément changer. De cette expérience, il va tirer une assurance et une confiance en lui totalement démesurée, ce qui va entraîner, bien évidemment, des situations aussi drôles qu’incongrues.

 

Mind Game propose avant tout une expérience que chacun appréhendera à sa façon. C’est une œuvre profondément sensorielle qui déclenchera irrémédiablement quelque chose chez le spectateur curieux.

 Bryan Schatteman.

 

En savoir plus...

Avril et le monde truqué
Réalisé par Franck Ekinci et Christian Desmares
France, 2015
Avec Jean Rochefort, Marion Cotillard, Olivier Gourmet
103 minutes

Maindo gēmu (Mind Game)
Réalisé par Masaaki Yuasa
Japon, 2004
Avec Kōji Imada, Sayaka Maeda, Takashi Fuji
103 minutes


  1. L’esthétique steampunk met en scène un monde futuriste imaginaire en s’appuyant sur l’imagerie historique associée au XIXe siècle. 

  2. Jacques Tardi est un des grands noms de la bande dessinée française. Il est notamment l’auteur de la série Adèle Blanc-sec, de récits sur la Première Guerre mondiale et de nombreuses adaptations de Nestor Burma. Pour en savoir un peu plus : http://www.bedetheque.com/auteur-141-BD-Tardi-Jacques.html

  3. Du nom du mangaka Robin Nishi, auteur du manga originel. Robin Nishi a écrit, dessiné et publié Mind Game entre 1995 et 1996 dans le magazine Comic Are ! 

  4. Autrement dit, au moins avant le quart d’heure de début du film. 

  5. Parce que franchement, entre deux salles de projection, il n'y avait aucun doute : nous allions prendre la mauvaise décision. 

  6. Honnêtement, sans tomber dans un racisme primaire, tous les studios se ressemblent.