Agaves féroces est un de ces livres auquel on ne s’attend pas. Dès les premières pages, on est intrigué par l’écriture directe et rafraîchissante de Nicolas Marchal. C’est drôle, bien mené et la poésie qui s’immisce entre les sillons du récit nous donne un roman moderne et magnifiquement bien écrit.

Les récits mêlant humour et littérature semblent souvent difficilement compatibles. Dans Agaves féroces, ce délicat mélange fonctionne à la perfection car il est subtilement traité par une écriture originale. Tout au long du récit que nous conte Yves, le narrateur, on va être embarqué parmi des personnages et des décors hauts en couleurs. Et si l’on a tout de suite l’impression de se retrouver devant des caricatures, c’est que ces personnages sont essentiellement des personnages littéraires.

Yves est l’archétype de l’éternel assistant-chercheur complètement obsédé par ses recherches sur Malcolm Lowry. Il doit travailler pour le Professeur qu’il méprise profondément, se considérant comme bien plus érudit que lui en ce qui concerne Lowry.

Il y avait une chambre d’amis, et je m’y suis installé faute d’une appellation plus conforme à la réalité, comme « chambre de subalterne exploité abusivement malgré sa supériorité intellectuelle », ou quelque chose du genre. « Chambre d’amis ». Non mais sans blague.

Pourtant, tous ces archétypes littéraires finissent par exploser d’eux-mêmes, étouffés par le décor cuisant du petit village du Sud de la France où se déroule l’action. Le village, les cigales, la montagne et bien sûr les agaves, tout semble se liguer contre Yves. Le décor est un personnage qui prend au fur et à mesure plus d’importance qu’aucun autre personnage du roman.

J’avançais et le sentier reculait. Des montagnes par blocs sortaient de terre et me faisaient des crocs-en-jambes, me traînaient en arrière. En douce, les buissons se marraient, la pinède pouffait, et les cigales, ces putains de sopranes arrogantes, ricanaient en sifflant « il est cocu le chef de gare ». Je ramassai une pierre, la lançai au jugé vers le spectre de l’aube. La pierre rebondit dans un ravin, et le bruit qu’elle produisit revint comme autant de lames rougies dans mes tempes, l’écho de sa chute grossissait d’éclat en éclat, et labourait plus profond le mou de ma cervelle. La pierre dévala en hurlant, puis ralentit sa course, et retrouva d’elle-même une autre pierre amies, ah te voilà toi, dis donc ça faisait une paie non ? Dans les recoins gluants de mon crâne, les deux pierres continuaient de converser, et bientôt d’autres pierres s’en mêlèrent, et je dus m’arrêter un instant car le vacarme me faisait perdre l’équilibre.
Pendant quelques morceaux d’éternité, entre mes deux oreilles, il n’y eut qu’une rivière de pierres débattant géologie avec une autre rivière de pierres.

Si le roman tourne essentiellement autour d’Yves, il gravite aussi autour de son obsession principale : Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. Les références à l’auteur et à son œuvre sont omniprésentes. Si bien qu’au final, c’est tout le roman de Lowry qui semble s’immiscer tout entier dans le roman de Nicolas Marchal. C’était un pari risqué, mais le résultat est époustouflant car il nous permet une certaine réflexion sur ce qu’est la littérature et son rapport avec la réalité. L’aspect fictionnel des personnages poussé à son paroxysme entraîne une mise en abyme de la littérature assez fascinante.

Que dire de ce titre énigmatique, Agaves féroces ? Eh bien, rien : il faut lire le livre, il faut le vivre, cheminer dans les obsessions rocambolesques d’Yves, rire de celles-ci, s’attacher à cet assistant-chercheur maladroit et le suivre jusqu’au plus profond de ses délires jusqu’à leur explosion. Les agaves sont là, tout au long du récit, tapis dans l’ombre. Ce sont eux en réalité qui mènent l’histoire.

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Agaves féroces

Écrit par Nicolas Marchal
© 2014, éditions Aden, « la Rivière de cassis »
Roman, 200 pages