Alfred Kubin se situe au confluent du symbolisme, du surréalisme et de l’expressionnisme. Ses gravures sont ainsi restées célèbres pour leur esthétique macabre. Fasciné par les monstres que l’imagination est capable de produire, l’artiste explore cet « autre côté » qu’est le monde des rêves et de l’inconscient.

Alfred Leopold Isidor Kubin (1877-1959) est un grand dessinateur et graveur, souvent surnommé le « Goya autrichien ». Moins connu pour son œuvre littéraire, son roman l’Autre Côté (1908) illustré de quelques-uns de ses dessins a pourtant influencé entre autres Kafka, Jünger, Lovecraft et les surréalistes. En 1910, il fonde l’association le Cavalier bleu avec Vassily Kandinsky, Franz Marc et Gabriele Münter.

Le Cabinet de curiosités, publié en 1925 sous le titre Der Guckkasten, est un recueil de huit nouvelles courtes. Bien qu’Alfred Kubin ait renoncé à l’écriture comme moyen d’expression, il accède au souhait de son éditeur d’écrire un petit livre. Le principe est simple : J’ai seulement regardé un jour dans mes cartons ; j’y ai prélevé au hasard huit croquis, je les ai finis et je n’ai écrit les textes qui correspondent aux dessins qu’après coup. Ici, ce ne sont plus les dessins qui illustrent le texte, comme c’était le cas dans l’Autre Côté, mais bien plutôt les textes qui illustrent les dessins. Nous voyons comment, une nouvelle fois, l’œuvre littéraire et l’œuvre picturale de Kubin se relaient et se répondent. Toutes deux participent d’une même préoccupation : nous montrer l’homme aux prises avec des forces qui le dépassent et qui le font progressivement basculer dans la folie. Christophe David, le traducteur du Cabinet de curiosités, compare d’ailleurs l’œuvre de Kubin au Cabinet du docteur Caligari (1920) : outre l’esthétique expressionniste de clair-obscur qui leur est commune, le genre fantastique et le thème de l’illusion et de l’hallucination collective relient les deux œuvres.

À propos du titre du recueil, Christophe David écrit dans sa postface : les “cabinets de curiosités” ou “panoramas” étaient des dispositifs optiques constitués d’un vaste tableau peint en trompe-l’œil et déroulé sur les murs d’une rotonde éclairée par le haut. Mais les cabinets de curiosités étaient aussi des lieux où étaient entreposés des objets inédits, hétéroclites, comme dans un musée. Le titre renvoie donc non seulement à la manière dont sont formellement reliés entre eux les différents textes, mais fait également écho à leur contenu. La thématique du trompe-l’œil permet en effet d’interroger la dialectique du masqué et du révélé. Les textes mettent tous en évidence la puissance de l’imagination, de l’illusion, de la persuasion et de la superstition. Ils s’enchaînent sous forme d’histoires rapportées qui révèlent beaucoup de la psychologie humaine, tout comme le trompe-l’œil permet de révéler ce qui est habituellement inaccessible à une perception normale.

Quand l’imagination excitée se fixe sur une chimère, celle-ci finit par se matérialiser tôt ou tard. On n’a pas encore complètement compris ce qu’est notre Terre : c’est depuis l’Aiôn qu’elle obéit à cette loi. Elle s’invente dans les animaux et dans les plantes de subtils organes pleins de secrets. Chez l’homme, qui possède du surcroît un appareil pour penser, peut se former la fiction d’une libre détermination de la volonté. La force extrême de la Terre, qui dérive dans l’Infini, s’incarne, agit alors par l’intermédiaire de sa créature, l’homme, elle trouve dans sa pensée et dans ses sens une matière, dans laquelle elle s’imprime avec précision. Voilà pourquoi il est si important que chacun fasse attention à ses désirs et à ses craintes. Si on les partage complètement avec un ou plusieurs de ses semblables, ils peuvent alors d’un coup prendre corps. Cela, les plus judicieux d’entre nous le savent et c’est ainsi qu’ils expliquent que l’on croie aux sorcières et autres choses de ce genre.

Ces nouvelles sont des histoires de transformations souvent macabres, en lien avec la mort, la décadence et la folie. Elles puisent au registre du fantastique, suggérant qu’il existe des brèches dans le réel. Elles se lisent vite, bien, et laissent une (dés)agréable sensation d’étrangeté.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no397.

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Le Cabinet de curiosités

Écrit par Alfred Kubin
Traduit de l’allemand par Christophe David
© 2012, éditions Allia
Roman, 94 pages