Publiée en Folio, l'édition en poche du dernier roman de Jens Christian Grøndhal résonne d’un nouvel écho suite aux événements tragiques qui ont frappé le Danemark, pays de l’auteur, en début d’année. Véritable ode au multiculturalisme, Les Complémentaires dépeint avec énergie et humour le poids, parfois lourd, de l’héritage culturel.

Dans son dixième roman, publié comme la plupart de ses œuvres précédentes chez Gallimard, Jens Christian Grøndhal reprend sa recette fétiche : une histoire triviale d’hommes et de femmes communs. Et là où le livre pourrait nous tomber des mains, la sauce prend. On ne le lâche plus. Et pour cause, le Danois sonde merveilleusement l’esprit humain et dissèque les vicissitudes de la vie conjugale de ces attachants personnages. Des (presque) petits riens qui, une fois accolés, façonnent la vie. Une boîte aux lettres taguée. Des conversations, quelquefois houleuses. Puis, une rencontre. Un souper dans une belle-famille. Un vernissage. Des fleurs achetées puis oubliées sur le siège arrière d’une voiture. Un secret révélé. Une identité fissurée.

David est avocat et danois. Il a épousé Emma qui, pour lui, a fui son Angleterre natale où elle a laissé ses ambitions artistiques. Ensemble, ils ont eu une fille : Zoé. Zoé est également artiste et rencontre, pour une de ses expos, un jeune Pakistanais, Nabeel, « trop lisse » selon Emma. Quatre personnalités qui, réunies autour d’un dîner, vont tout faire vaciller en une microseconde, lorsque Emma demande à Nabeel s'il sait que le père de sa petite amie est juif. David, qui s’est toujours revendiqué « Danois » et « avocat », se voit accoler une nouvelle étiquette. Et même si la question de l’identité juive au XXIe siècle se retrouve une nouvelle fois au cœur de l’énigme, même si l'on avait déjà adoré le traitement sarcastique que lui avait réservé Shalom Auslander dans l’Espoir, cette tragédie, Grøndhal, le raconteur d’histoires, parvient à nouveau à nous séduire avec ses personnages englués dans une Histoire qu’ils traînent désespérément derrière eux.

Il reconnut ce besoin de pouvoir avancer dans la rue sans traîner ses racines derrière soi, comme des boulets aux chevilles. La liberté d’être comme n’importe qui. Un inconnu à l’aéroport.

Un enlisement face auquel l’art peut peut-être constituer une issue.

— En tout cas, tu es très originale, dit-elle. D’un côté, tu es ancrée dans l’école de New York, la peinture gestuelle, le travail sur la pâte, et, d’un autre côté, tu mènes un discours de la citation qui est totalement postmoderne. La relation ironique aux signifiants, l’épuisement de tout sens. L’ironie comme expiation, comme affranchissement de la pesanteur implacable de l’histoire. C’est très puissant. Tu en as d’autres ?
— Des croix gammées ?
— Tableaux, répondit Frøydis avec le sourire.

Loin de tomber dans la polémique, les Complémentaires nous séduit en nous permettant d’examiner une question universelle : comment être juif et européen au XXIe siècle ? Puis, sous un angle particulier : à travers la voix et le regard de personnages artistes. Comment l’art peut-il aider à alléger ce poids ? Se substitue alors à la question « Peut-on rire de tout ? », « Peut-on faire de l’art de tout ? », peut-on destituer un signifiant de son signifié ? Sommes-nous condamnés à ressentir un malaise collectif, une terreur oppressante devant cette croix tordue ? Cette croix qui était pourtant à l’origine symbole de bonne fortune et qu’on trace encore aujourd’hui sur la tête rasée des enfants initiés au Véda ? Cette croix qui aujourd’hui en Europe, taguée sur votre boîte aux lettres, peut à la fois vous faire perdre la raison et devenir une source intarissable d’inspiration pour votre conjoint ?

Mais ne vous méprenez pas, même si les Complémentaires nous offre un moment de réflexion (philosophique ?), même si ce roman est le énième qui s’interroge sur « la pesanteur implacable de l’Histoire », même si les personnages sont des êtres torturés, Jens Christian Grøndhal nous offre une excellente dixième histoire qui, en cette période printanière où la météo oscille, se découvre partout, loin d’ennuager des vacances au soleil ou d’alourdir un week-end sous la couette.

En savoir plus...

Jens Christian Grøndhal
Les Complémentaires
Traduit du danois par Alain Gnaedig
Gallimard, « Folio », 2015
276 pages