Pour Karoo, Thibault Scohier part à la découverte de la sélection 2016-2017 du prix des Lycéens de littérature : voici Today We Live d’Emmanuelle Pirotte.

Si Today We Live était un roman jeunesse, je pourrais dire que c’est un bon roman. Et qu’on ne voie pas dans cette phrase une critique implicite : la littérature jeunesse n’est pas inférieure à la littérature, elle met juste en place d’autres outils pour toucher un public plus jeune et moins formé à la prose classique. Elle a pour mission d’apprendre à rêver, à imaginer. Emmanuelle Pirotte, dans son livre, montre une bonne maîtrise des outils de ce type de littérature : un style simple et fluide, une histoire prenante et pleine de rebondissements ou encore une narration oscillant entre l’omniscience et le point de vue de plusieurs personnages, permettant au lecteur de comprendre et de s’identifier rapidement à l’état d’esprit de tous les protagonistes de l’histoire.

Celle-ci se déroule au milieu des Ardennes belges, pendant la contre-offensive allemande de l’hiver 1944. C’est l’attaque de la dernière chance pour Hitler tandis qu’à l’Est le front est percé par les troupes soviétiques et que les Alliés gagnent toujours plus de terrain. Renée, une enfant juive cachée chez une famille de villageois, doit fuir face à l’arrivée imminente des divisions SS ; elle est confiée à deux soldats américains qui sont en réalité des commandos allemands déguisés. Alors qu’ils la conduisent dans un sous-bois pour l’exécuter, l’un d’eux, Mathias, se retourne contre son compatriote et épargne la jeune fille, dans un geste qu’il ne parvient pas à expliquer.

Le couple étrange ainsi formé va traverser la bataille des Ardennes et tenter de survivre. L’une des forces du livre est clairement la relation que développent Renée et Mathias. Ils sont deux antithèses stéréotypées de leur époque, une juive et un soldat SS, que tout devrait séparer mais qui sont pourtant très semblables : ils utilisent tous les deux un faux nom, sont des solitaires dans l’âme et ne savent pas vraiment pourquoi ils devraient se détester – la jeune fille ne comprend pas exactement ce que signifie  être juif et le soldat n’a jamais compris le fondement de la haine antisémite du régime nazi. C’est l’autre très bon point de Today We Live : son antimanichéisme.

L’auteur n’écrit pas une histoire de bons et de méchants, elle montre la guerre dans la lumière crue de sa haine universelle. Bien sûr, les nazis sont présentés pour ce qu’ils sont. Mathias est et restera un bourreau, qu’il se considère comme un national-socialiste ou non ; mais les Américains ne sont pas des chevaliers blancs, ils tuent des civils, bombardent, violent, peuvent aussi être dénués d’humanité. Ce ne sont pas les idéaux qui font les guerres mais les guerres qui défont les idéaux. Pirotte décrit la complexité de ce terrible moment historique, elle ne cherche pas à comparer les camps, elle raconte simplement une histoire.

today-we-live-couv-300x469Il y a enfin une spécificité du livre qui m’a touché personnellement et, si je ne peux pas attendre que tous les lecteurs soient pareillement marqués, il me faut la mentionner. Today We Live baigne dans la culture wallonne : Renée utilise les contes du chevalier Bayard et notamment de son cheval fantastique pour distraire d’autres enfants réfugiés dans une cave, les protagonistes belges utilisent un vocabulaire empreint d’expressions et de mots typiquement wallons, quand ils ne parlent pas directement en dialecte. Cet ancrage culturel rend l’histoire plus crédible et peut même éveiller, comme chez moi, un sentiment de nostalgie.

Le livre a bien sûr des défauts. Le premier tiers semble moins maîtrisé que les deux suivants, la simplicité du style peut lasser un lecteur qui chercherait quelque chose de plus consistant, la structure narrative permet de deviner assez rapidement certains éléments de l’intrigue – je pense par exemple au rôle de Jeanne et à la tentative de viol du soldat américain. La révélation du passé de Mathias en Amérique succombe également au besoin d’explications forcées, alors que l’auteure joue aussi sur la « perte » de mémoire du personnage qui ne se rappelle plus son véritable nom ; choisir l’une des deux options, l’origin story ou le mystère, et la pousser à son extrémité aurait sans doute été plus cohérent.

Ce qui est le plus discutable, c’est l’intérêt de choisir un sujet aussi éculé que la Deuxième Guerre mondiale. Dans un entretien donné à Karoo, l’auteure précisait qu’au-delà de sa curiosité personnelle pour l’époque, c’était la découverte de l’existence d’Allemands infiltrés derrières les lignes alliées qui l’avait poussée à écrire Today We Live. Or, si l’infiltration joue un rôle dans l’intrigue, ce n’est pas du tout le centre de l’histoire et de son questionnement moral, qu’on trouve plutôt dans la relation d’amitié hors-normes de Renée et Mathias. Et ce thème, la complexité des rapports humains alors qu’il est minuit dans le siècle, avait déjà été développé en Belgique par Bernard Tirtiaux dans Pitié pour le mal ; œuvre qui avait d’ailleurs remporté plusieurs récompenses lors du prix des Lycéens 2006-2007.

Il semble que la Deuxième Guerre mondiale, sur laquelle on continue à produire des livres et des films très régulièrement, ne parvienne pas à sortir de l’imaginaire européen, comme si elle en était l’une des frontières. On peut comprendre la fascination qu’elle engendre, ne serait-ce que parce que ses horreurs ont atteint des sommets inégalés dans l’histoire et qu’il est difficile d’imaginer les peuples de notre continent se lançant à corps perdus dans cette valse d’assassinats et de meurtres de masse. Mais précisément, cet épisode est tellement hors-normes, et a déjà été tellement traité, que le fait de publier encore des livres n’ayant pas vocation à dépasser les enseignements déjà reçus peut sembler un peu futile, à moins de s’inscrire dans un exercice de transmission de la mémoire.

C’est de cette manière que j’ai envie de voir le livre d’Emmanuelle Pirotte. De par sa facilité d’accès et de lecture, Today We Live permettra à de nouvelles générations de découvrir un pan malheureusement central de l’histoire européenne. Il s’agit qui plus est d’un premier roman et si l’on considère encore une fois qu’il vise un public jeune, on peut le juger comme une réussite.

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Today We Live
Emmanuelle Pirotte
Le Cherche Midi, 2015
240 pages