Karoo poursuit
son exploration de la littérature
jeunesse grâce à Caroline De Liever.
Aujourd'hui, plongée dans la Hate List
de Jennifer Brown.

13224199Jessica Campbell.
L’algèbre.
Christy Bruter.
La laque.
Meghan Norris.
Les problèmes de couple de Papa et Maman.
Les Cheerleaders.
Les devoirs.
Max Hills.
Les BSAF (… comprenez les Barbies salopes anorexiques et friquées).
Chris Summers.

Au départ, il s’agissait d’un simple moyen pour évacuer la frustration du quotidien, mais le jour où son petit ami l’utilise comme prétexte pour ouvrir le feu dans le foyer du lycée de Garvin, la liste des haines échappe totalement au contrôle de Valérie. Pendant plusieurs minutes, Nick Levil prend pour cible les personnes dont le nom est inscrit dans le carnet, celles qu’il considère comme méprisantes, arrogantes ou lâches avant de retourner l’arme contre lui et d’éclipser à jamais tout autre souvenir forgé auparavant en ces lieux.

Blessée à la jambe alors qu’elle tentait de mettre fin au massacre, Valérie restera alitée de nombreux mois et devra attendre la rentrée scolaire pour franchir à nouveau les portes de l’établissement. Sur pied sans que toutes les blessures ne soient pansées, elle devra affronter le jugement des élèves, le regard des membres de sa famille et les questions qui la hantent… Tout cela sans Nick, le seul qui, encore aujourd’hui, lui semble capable de la comprendre. Non pas le Nick-le-meurtrier, mais celui d’avant, Nick-l’audacieux, Nick-le-rageur, Nick-le-romantique, Nick-le-timide. Le Nick que le monde entier semble avoir oublié. Le retour sur les lieux du drame ne se fera pas dans le calme et la sérénité, car loin d’avoir installé le climat de paix et de solidarité véhiculé par les médias, la tuerie semble avoir exacerbé les vieilles rivalités, les vieille blagues et les vieilles rancunes camouflées un bref instant sous des pansements, des cicatrices et des Kleenex froissés. Un long chemin commence alors pour toutes les victimes du massacre, directes ou collatérales, un long chemin qui ne peut aboutir que sur une seule issue : accepter « juste » que parfois les choses nous échappent sans que l’on ne comprenne ni quand ni pourquoi ni comment.

Vite, j’ai enfilé une paire de chaussures en toile et pris mon sac à dos – un nouveau, que maman venait de m’acheter et qui était resté là où elle l’avait déposé jusqu’à ce qu’elle finisse par le remplir de fournitures elle-même. Mon vieux sac à dos, celui qui était couvert de sang… oh, il avait sans doute fini au fond de la poubelle avec le T-shirt de Nick, « Flogging Molly », qu’elle avait retrouvé dans mon placard et jeté pendant que j’étais à l’hôpital. Quand j’étais rentré à la maison et que j’avais découvert que le T-shirt avait disparu, j’avais éclaté en sanglots et je l’avais traitée de salope.
Elle n’avait rien compris – il n’avait rien à voir avec Nick-le-meurtrier. Il appartenait à Nick, le type qui m‘avait fait la surprise de m’offrir des billets pour un concert des Flogging Molly au Closet. Nick, le type qui m’avait permis de monter sur ses épaules pendant qu’ils chantaient « Factory Girls ». Nick, le type qui m’avait proposé de faire caisse commune pour acheter un T-shirt qu’on se partagerait. Nick, le type qui l’avait mis pour rentrer chez lui, puis qui l’avait enlevé pour me le prêter sans jamais le redemander.
Le comble, c’est qu’elle s’est défendue en disant que c’était le docteur Hieler qui lui avait conseillé de le jeter. Je ne l’ai jamais crue. Elle rendait le docteur Hieler responsable de tout pour faire passer la pilule. Or lui comprendrait parfaitement que le T-shirt n’appartenait pas à Nick-le-meurtrier. Je ne savais même pas qui c’était Nick-le-meurtrier. Le docteur Hieler l’avait très bien compris.

D’un sujet sensationnel, une tuerie dans un lycée, Jennifer Brown brosse un portrait délicat tout en nuance. Elle ne se soucie pas de désigner un coupable : Nick, Valérie, les élèves qui l’ont harcelé durant des années ou les enseignants qui ont fermé les yeux. Mais, elle force le personnage de Valérie à regarder ce qu’il a sous les yeux, et uniquement cela, sans projeter sur cette réalité ses fantasmes, ses craintes et ses désirs. Nous ne pouvons jamais savoir ce que pense l’autre et penser que nous le savons est une grave erreur qui peut entraîner de nombreux dommages collatéraux. Si Valérie rêve de clamer son innocence, d’autres personnages, perçus comme des victimes, se sentent coupables, pour des raisons que ni le lecteur ni les autres élèves ne peuvent soupçonner. Si Nick semble être un tueur froid et sans pitié, c’était aussi un grand lecteur, admirateur de Shakespeare.

6316171Subtilement, Hate List parvient à éviter le piège du gore. Jennifer Brown fait alterner les récits : celui de la tuerie et celui du retour de Valérie au lycée. Elle intègre régulièrement certains articles traitant de la tragédie écrits par Angela Dash, journaliste au Sun Tribune, qui reflètent une réalité tronquée, vision d’une génération aveugle aux soucis de sa postérité. Telles les pièces d’un puzzle, les éléments s’assemblent et se complètent pour laisser apparaître une confusion générale, marque indélébile imprimée par un drame indicible et imprévisible.

Le premier roman de Jennifer Brown est à mettre entre de nombreuses mains, aussi bien celles des adolescents que celles des jeunes adultes (Le Livre de poche l’a bien compris et l’a d’ailleurs édité dans deux collections différentes, conservant par ailleurs la même couverture). Et si nous devions dresser la liste des attributs de cet ouvrage, ce serait loin d’être une Hate List.

Bienveillant.
Efficace.
Dérangeant.
Sensible.
Haletant.

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Hate List

Écrit par Jennifer Brown
Traduit de l’anglais (E.U.) par Céline Alexandre
Roman
Albin Michel, 2014, 389 pages