Lancé en 2007 par Antonio Bertoli et David Giannoni, le fiEstival, point de confluence de la musique, de la littérature et des arts de la scène, est animé d’un but singulier : donner vie à la poésie.

Lieu d’hébergement de ce festival international associé cette année au thème de « L’Arbre de vie », l’Espace Senghor, en partenariat avec la boutique Maelström, accueillait du 12 au 15 mai un raz-de-marée poétique, tant sur scène que dans la rue. Non pas un raz-de-marée destructeur et mortel, mais bien revitalisant, rafraîchissant, exaltant et réveillant l’amour de la parole, où la poésie se donne à voir, écouter, écrire, réciter, chanter, narrer et imager.

L’esprit du fiEstival

© John Sellekaers
© John Sellekaers

Le fiEstival, c’est avant tout un esprit. Une posture. Un rapport d’ouverture au monde. Une horizontalité participative à la faveur de laquelle tout élitisme est aboli, toute barrière séparant les artistes et le public, ensevelie. Ce dernier a ainsi la liberté de se muer en spectateur-acteur en se joignant aux multiples activités proposées hors de l’enceinte du Senghor : droguerie poétique (!), lectures publiques, ateliers d’écriture, portraits en dessin ou en poésie réalisés dans le vif du moment à la demande des passants…

Performance poétique

De gauche à droite : Marco Parente, Sabine Huynh, Pierre Guéry © John Sellekaers
De gauche à droite : Marco Parente, Sabine Huynh, Pierre Guéry © John Sellekaers

En un sens, le fiEstival répond à une question centrale : comment donner vie à la poésie ? À cette fin, celle-ci est abordée sous l’angle de la performance : différents arts et procédés techniques se mettent à son service pour la réaliser, en amplifier la réalité et l’élever au rang de poésie augmentée. Dans l’Espace Senghor se succèdent ainsi une foule de spectacles visant à mettre en scène la poésie de manière visuelle, sonore, orale et instrumentale. Résultat, le poète est souvent accompagné d’un musicien et d’un lecteur/traducteur chargé de déclamer la version française du poème préalablement lu en langue étrangère. Une telle polyphonie permet non seulement de consacrer la poésie à proprement parler mais également de mettre à l’honneur des cultures et des langues étrangères, restituant à la fois le souffle de l’œuvre originale et la dimension irréductible de mystère et d’inconnu propre à la poésie, où l’essentiel ne consiste pas tant à tout comprendre par le filtre de la raison et du langage qu’à ressentir, percevoir, imaginer, éprouver (la musicalité de la langue, le ton du texte). Où froide compréhension rime avec réduction.

La Beat Generation à l’honneur

Pour illustrer l’âme du fiEstival, penchons-nous sur un spectacle dédié à l’un des grands noms de la poésie américaine du XXe siècle, Allen Ginsberg, membre fondateur du mouvement artistique et littéraire de la Beat Generation né dans les années 1950 aux États-Unis. La lecture-performance de Sabine Huynh et Pierre Guéry, assistés musicalement par Marco Parente, s’articule autour de l’hommage, sous forme de lettre, rendu par la poétesse Sabine Huyn à Ginsberg vingt et un ans après leur rencontre, moment charnière dans la vie de celle qui affirme « écrire, c’est affronter la vie ».

Allen Ginsberg
Allen Ginsberg

Dans sa déclaration d’amour littéraire, Sabine Huynh raconte comment la poésie de Ginsberg, bouillonnante de créativité langagière et thématique, a fécondé la sienne en l’aidant à trouver sa propre voix, son propre souffle. Il en va ici de la poésie comme d’un mode de libération existentielle par lequel on définit, de l’intérieur et positivement, son identité par l’acte d’écriture, par opposition aux impératifs identitaires imposés de l’extérieur tels que le nationalisme ou la xénophobie, ces identités qui se construisent par la négative en cherchant à en détruire d’autres. Cet existentialisme littéraire se caractérisa, sous la plume de Ginsberg et notamment dans son chef-d’œuvre intitulé Howl, par le rejet et la critique du conservatisme et du puritanisme sclérosés en vigueur aux États-Unis, marqués alors par l’ostracisation  de tout citoyen déviant de la norme, sexuelle, politique, culturelle et sociale, et par le contexte de violence lié à la guerre du Vietnam. Indissociable d’une dimension militante, humaniste et politique, la poésie de Ginsberg s’employa à « briser les inhibitions » et à promouvoir une révolution spirituelle par une transformation de la conscience et de la culture. 

La dimension spirituelle de la poésie de Ginsberg, lui-même féru de bouddhisme et d’hindouisme, fit d’ailleurs l’objet d’une remarquable personnification de la part de Pierre Guéry, poète, écrivain et traducteur qui, jonglant avec l’anglais, le français et les tons de voix, passait de la poésie chantée à la poésie murmurée, allant jusqu’à proposer un exercice de poésie incantatoire. Le maître-mot de sa performance scénique et vocale : la spontanéité, à l’image des auteurs de la Beat Generation, poètes ou écrivains (Jack Kerouac notamment), qui entreprirent de fonder la libération de la pensée sur la spontanéité de l’écriture comme finalité suprême à atteindre pour réconcilier l’individu avec lui-même et naturaliser la parole au même titre que l’acte de respiration.

Allen Ginsberg, qui écrivit un jour que son seul corps était un « stylo fin sur du papier soyeux », semblait bel et bien vivant ce soir-là.