Alors que le Dernier Stade de la soif (2011) est encore dans toutes les mémoires, un deuxième texte de Frederick Exley est paru il y a quelques mois : À l’épreuve de la faim. Journal d’une île froide. Une autobiographie singulière qui livre, avec une surdose de réalisme et d’autodérision, le portrait touchant d’un écrivain trop tôt oublié.

Disons-le d’emblée, À l’épreuve de la faim n’est pas la suite du Dernier Stade de la soif ; il s’agit davantage d’un instantané des années 1970, traversé de dérives, de deuils et de transgressions. Parus chez Monsieur Toussaint Louverture, les deux ouvrages relèvent d’un projet littéraire identique : l’écriture des mémoires d’Exley, écrivain tourmenté et à demi-alcoolique. À comparer rapidement les deux textes, force est de constater que le deuxième roman est encore plus réussi que le premier, et, pour plusieurs raisons.

L’objet, d’abord. Pour qui aime à déambuler dans les rayonnages des librairies et des bibliothèques, les ouvrages de Monsieur Toussaint Louverture sont facilement reconnaissables, notamment grâce à cette couverture « durement foulée », dans ce carton gris et rugueux. Pour ce deuxième opus, ladite couverture a été « déchirée » pour laisser apparaître le portrait à demi-caché de l’auteur, « clope au bec ». Peut-être exagérons-nous quelque peu en voyant dans cet acte éditorial une mise en abyme : Exley, l’écrivain déchiré et meurtri, se dévoile. Quoi qu’il en soit, la démarche est surprenante et pousse à entamer la lecture de ce drôle de journal.

La narration s’ouvre sur un drame : Lundi 12 juin 1972, à six heures et demie du matin, Edmund Wilson mourait d’un infarctus dans la maison qui appartenait à la branche maternelle de sa famille depuis des générations […] à une heure de route au sud de l’endroit où je suis en train d’écrire ces mots, dans la maison de ma propre mère à Alexandria Bay […]. Le cadre et l’intrigue du roman sont ainsi posés : l’écriture et la mort obsédante de l’écrivain américain Wilson auquel Exley voue une admiration sans borne. Le narrateur, au fil des pages, met en scène les angoisses qu’il éprouve à finir le manuscrit d’À l’épreuve de la faim, bloqué par l’accueil mitigé qu’a reçu son premier livre le Dernier Stade de la soif. Alcoolique, dépressif, voire suicidaire, Exley dépérit sur l’île de Singer, en Floride, soutenu tant bien que mal par Tony, barman de l’établissement où il passe ses journées :

Debout depuis un bon moment déjà, j’arrivais vers dix heures avec les journaux sous le bras au Beer Barrel à côté de l’hôtel, après m’être frayé un chemin entre les gamins revêches pour pouvoir atteindre l’entrée. J’avais pris l’habitude de me lever à six heures, de poser la bouilloire en aluminium sur la plaque chauffante pour me faire un café instantané Taster’s Choice, de me brosser vigoureusement les dents, et de m’asseoir devant la porte en érable de deux mètres de long sur quatre-vingts centimètres de large dont je m’étais fait un bureau. Sur sa surface rutilante, […] seuls étaient posés une lampe japonaise bon marché à l’éclairage cru, deux stylos-billes, le dictionnaire Random House, et, empilées aussi scrupuleusement que s’il s’était agi d’une rame de papiers à peine déballée et encore intacte, les pages du manuscrit d’À l’épreuve de la faim.

Le roman, bien qu’il exploite les ficelles de la mise en abyme littéraire, ne tombe pas dans les travers habituels du métadiscours et de la posture de l’écrivain maudit. Une des clés de sa réussite est certainement à trouver dans la construction du récit, qui préfère le fragment au récit continu, l’anecdote à l’histoire. Le récit se découpe en différents sujets, dans un flou chronologique assumé : le pèlerinage à Talcottville, la ville de Wilson, la rencontre avec Steinem, féministe engagée avec qui l’auteur se comporte avec un machisme totalement revendiqué, les ateliers d’écriture à l’université de l’Iowa, etc.

La lecture d’À l’épreuve de la faim dispense un plaisir paradoxal. La narration éclatée, aussi virtuose soit-elle, peut parfois égarer ; le personnage principal, un paranoïaque machiste, n’attire aucune sympathie. Pourtant, à s’aventurer dans le texte, on est conquis, comme on l’avait été par le Dernier Stade de la soif. La maîtrise de la langue et les nombreuses références à la littérature contemporaine — ne citons que Nabokov et Wilson — y sont pour beaucoup. Une profonde humanité, nourrie de mélancolie affectueuse, gagne peu à peu le roman et le lecteur, pour son plus grand étonnement.

À l’épreuve de la faim fait partie de ces textes qu’il « faut avoir lu », non pas pour le dire et en parler, mais simplement pour soi, pour se connaître d’abord et savoir ensuite ce que sont des vrais romans et des romanciers authentiques. L’ouvrage bouleverse et fait réfléchir autant sur la vie que sur la littérature.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no399.

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À l’épreuve de la faim

Écrit par Frederick Exley

Traduit de l’anglais (E.U.) par Emmanuelle et Philippe Aronson
© 2013, éditions Monsieur Toussaint Louverture
Roman, 317 pages