Lorsque Perec disparaît, en 1982, son corpus romanesque est fixé, des Choses au Cabinet d’amateur. « 53 Jours », roman inachevé, servit ensuite de post-scriptum posthume. Le Condottière, le premier roman achevé (et refusé), tient lieu aujourd’hui de répétition générale a posteriori, comme une sorte de cahier des charges de l’œuvre à venir.

On trouve de tout dans le Condottière. Le contexte de la fin des années cinquante comme dans les Choses ; le récit d’une crise existentielle qui s’épuise par la mise en place d’un quotidien mécanique et répétitif comme dans Un homme qui dort ; la dépendance d’un artiste doué qui renonce à la création et à toute personnalité en se mettant au service de son commanditaire comme dans la Vie mode d’emploi ; une réflexion sur le faux en art et la virtuosité du faussaire comme dans Un cabinet d’amateur.

On trouve aussi les indices des procédés formels qui régiront, avec une maîtrise virtuose, chacun des romans ultérieurs : l’interpellation en « tu » du narrateur d’Un homme qui dort ; la structuration en deux parties de W ou le Souvenir d’enfance ; la figure du puzzle qui hante Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi ; le personnage de Gaspard Winckler que l’on retrouve dans plusieurs livres sous plusieurs avatars ; une formidable aptitude à camper en quelques lignes des biographies imaginaires.

Le Condottière est aussi une pièce du puzzle. Winckler stoppe sa carrière de faussaire génial, mais anonyme, sur un échec. Il voulait recréer (non pas recopier) le Condottiere d’Antonello de Messina. Son projet évoque celui de Pierre Ménard qui, dans Fictions de Borges, voulait réécrire Don Quichotte « au mot près mais en mieux ». G. Winckler ne s’en remettra pas et finira sa vie aux prises avec Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi. Entre-temps, Perec avait trouvé sa voie, et avec quel panache.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no394.

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Le Condottière

Écrit par George Perec
© 2012, éditions Seuil
Roman, 204 pages