Faut-il être bien né pour hanter les lieux de pouvoir ? À la cour d’Henri VIII, un homme du peuple s’élève peu à peu de sa modeste condition pour devenir un personnage incontournable de l’entourage du roi et même du royaume : Thomas Cromwell, personnage central du premier tome de la trilogie le Conseiller, paru aux éditions Sonatine.

Ni lord, ni duc, ni comte, Cromwell est un simple fils de forgeron qui a quitté l’Angleterre et un père violent pour voyager, durant sa jeunesse, à travers l’Europe, en passant même par l’armée du roi de France, pour finalement entreprendre des études de droit et entrer au service du cardinal Wolsey dont il est l’homme de confiance. Au moment où débute le roman, en 1527, Wolsey n’est plus en odeur de sainteté auprès du roi. Henri veut épouser Anne Boleyn mais pour cela il doit obtenir l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon. Wolsey, malgré de nombreuses tractations, ne parvient pas à convaincre le pape Léon X. Sa disgrâce, hâtée par les efforts d’Anne Boleyn pour accéder au trône, est inévitable. C’est le moment pour Cromwell de sortir de l’ombre du cardinal et de se rendre indispensable.

Il y a eu un moment où Anne lui a accordé toute son attention, le transperçant de son regard noir. Le roi aussi sait comment regarder, braquant sur vous ses yeux bleus d’une douceur trompeuse. Il se tient devant une fenêtre. […] : il sent quelque chose qu’il pensait disparu, le signe de jours meilleurs, est prêt à accueillir le printemps ; avec une impatience contenue il attend l’arrivée de Pâques, la fin du jeûne du carême, la fin du repentir. Il y a un monde de possibilités. Un monde où Anne peut être reine est un monde où Cromwell peut être Cromwell. Le moment est fugace. Mais une telle sensation ne peut lui être reprise. Il n’y a pas de retour en arrière.

Le premier tome de cette trilogie au succès retentissant (l’auteure a reçu deux fois le Booker Prize) nous entraîne par petites touches dans le quotidien de Cromwell et dans l’Angleterre du début du XVIe siècle : un monde en pleine effervescence, où l’argent se trouve au centre de tous les enjeux et où l’Église de Rome voit s’avancer chaque jour davantage le danger de la Réforme. En Angleterre, les écrits de Luther et les traductions du Nouveau Testament de Tyndale circulent malgré le risque d’envoyer leur lecteur finir sur un bûcher. Mais c’est surtout l’enchevêtrement entre les questions privées, politiques, diplomatiques et religieuses qui donne au contexte toute sa particularité.

Hilary Mantel utilise un style vif, direct, un découpage dynamique et une langue qui évite le piège du « faux-vieux » de certains romans historiques. Elle met en scène avec beaucoup de finesse et de nuances (ce qui n’était pas du tout le cas de la série télé sur le même sujet) une galerie de personnages dont on devient rapidement familier : Thomas More, les sœurs Boleyn, Catherine d’Aragon et, bien évidemment, Henri VIII et Cromwell.

Au crépuscule le roi est mélancolique. Sa campagne pour se remarier n’a pas encore progressé aujourd’hui ; il nie, bien sûr, être marié à la reine. Cromwell, dit-il, j’ai besoin de trouver le moyen de m’approprier ces…Il regarde sur le côté, réticent à exprimer clairement le fond de sa pensée. Je comprends qu’il y ait des difficultés juridiques. Je ne prétends pas les comprendre. Et avant que vous ne commenciez, sachez que je ne veux pas qu’on me les explique.

Si le point de vue adopté tout au long du roman est bien celui de Cromwell, le roi n’en est pas moins l’élément central autour duquel gravitent toutes les intrigues. La relation qui unit les deux hommes est ambiguë : qui sert les intérêts de qui ? Car le thème central est bien entendu le pouvoir : la façon d’y accéder et, surtout, de s’y maintenir. Et à ce jeu-là, les ressources de Cromwell semblent infinies. Il est partout à la fois : entre deux rendez-vous avec des ambassadeurs, il parvient à s’occuper des alliances nécessaires à sa famille et à se protéger de ses ennemis tout en gardant l’œil sur les prétendus hérétiques qui croupissent dans les prisons londoniennes. Cependant, le personnage conserve un certain mystère. Ancré dans le présent mais toujours en alerte, son désir d’ascension vers les plus hautes fonctions ne semble avoir ni limite ni, finalement, de raison évidente. Une soif d’absolu, peut-être. Car même si l’Utopie de Thomas More le fait sourire, ce grand pragmatique n’en est pas moins un homme de la renaissance, fasciné par les travaux de Giulio Camillo sur la possibilité d’une mémoire aux limites infinies.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no398.

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Le Conseiller — tome 1 : Dans l’ombre des Tudors

Écrit par Hilary Mantel
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Fabrice Pointeau
© 2013, éditions Sonatine
Roman, 809 pages