Prix Pulitzer 2011, le livre de Jennifer Egan Qu’avons-nous fait de nos rêves ? (A Visit from the Goon Squad) explore la question de la fuite du temps. Sur les pas de Proust, l’auteure américaine nous dévoile avec une virtuosité impitoyable les déceptions d’une jeunesse qui, décidément, a bien vieilli !

Le temps est un casseur, d’accord ? s’exclame Bosco, un vieux chanteur de rock obèse au bout du rouleau, miné par le cancer et par la drogue. Le temps n’épargne pas les rêves, il n’épargne pas non plus ces jeunes punks de vingt ans qui se shootent à la coke et vivent comme s’il n’y avait pas de lendemain. Qu’avons-nous fait de nos rêves ? nous conduit dans les méandres de la vie de personnages très différents qui voient leur jeunesse se briser sur les rivages du temps. Soutenu par un fond sonore de rock garage, on suit les mésaventures de Bennie, un ancien bassiste devenu magnat du disque qui vend de la daube aseptisée pour satisfaire les actionnaires de sa boîte, mais aussi son assistante Sasha, une rousse cleptomane qui a passé sa jeunesse sur la route et a touché le fond à Naples, ou encore Lou, un chanteur de rock qui mourra seul dans sa grande villa, vieilli prématurément par l’abus de cocaïne et d’alcool.

Le ton incisif du livre laisse peu de place à l’espoir. Même lorsque les personnages finissent par se réaliser en tant qu’adultes, ils connaissent un bonheur limité. Sasha qui fonde une famille heureuse a renoncé à son métier dans le monde de la musique. Son mari Drew a abandonné le rêve d’être président des États-Unis. Il est devenu médecin pour sauver des vies car il n’a jamais supporté la mort de son meilleur ami Rob. Bennie, qui est devenu multimillionnaire, doit subir les remarques racistes des riches républicains de son quartier et il y a bien longtemps qu’il ne produit plus la musique qu’il aime. Les contraintes de la vie adulte ont rattrapé les jeunes rebelles arrogants qu’ils étaient. L’existence n’est pas une longue fête, et encore moins un long concert de rock.

Tout n’était qu’effets dans les produits exsangues que Bennie et ses pairs pondaient en série. Il travaillait inlassablement, fébrilement, pour rester au sommet, faire de la musique que les gens aimeraient, achèteraient, téléchargeraient sur leurs portables (et pirateraient, bien entendu), mais surtout pour satisfaire les foreurs de pétrole brut de la multinationale à qui il avait vendu sa maison de disques cinq ans auparavant.

Si le thème de la fuite du temps dénote une intention proustienne — pour preuve, les citations que l’auteure a tenu à insérer au début de son œuvre —, la narration se rattache à un héritage proprement anglo-saxon. Egan s’est en effet donné pour défi de changer totalement de style à chaque chapitre, dans un work in progress qui pourrait faire penser à James Joyce. Chaque partie du livre devient une découverte totale. Et par ce procédé particulièrement apprécié par les auteurs américains contemporains, Egan nous emmène dans un fourmillement d’histoires. C’est dans une attente fébrile que l’on progresse en se demandant de quelle manière l’auteure construira son prochain chapitre. Egan nous surprendra et nous perdra à chaque fois. L’écrivaine maîtrise les flash-back et les projections dans le futur avec une virtuosité hors pair. Le fil du temps est soudainement brisé, morcelé, et c’est au lecteur de reconstituer le puzzle.

Mais en feignant ainsi de nous perdre, l’auteure nous guide de manière très subtile à travers ses histoires, en préparant astucieusement par certaines allusions ce qui sera développé dans la suite de son ouvrage. C’est ainsi que Sasha évoque brièvement la noyade de son ami Rob, jeune homme qui deviendra par la suite le narrateur d’un autre chapitre. Ailleurs, la femme de Bennie parle de son frère Jules, journaliste emprisonné pour tentative de viol, dont on lira plus loin un article rédigé dans un style caustique et hilarant. Ce procédé fait du livre un plaisir continuel de découverte.

Les chapitres les plus captivants sont les plus originaux. L’article mondain Un déjeuner de quarante minutes : confidences de Kitty Jackson sur l’amour, la célébrité et Nixon ! est particulièrement étonnant. Jules Jones y décrit sa rencontre avec une starlette de cinéma, en expliquant à grand renfort de comparaisons avec la physique quantique pourquoi il se sent profondément attiré par cette petite midinette. Les notes en bas de page sont singulièrement croustillantes et Jules nous perd dans ses réflexions intérieures avec une ironie non dissimulée.

L’existence vous accorde parfois le temps, le répit, le dolce farniente de se poser le genre de questions auxquelles on ne réfléchit pas dans le tourbillon du quotidien : quels souvenirs précis a-t-on des mécanismes de photosynthèse ? A-t-on jamais réussi à employer le mot « ontologie » dans une conversation ? À quel instant s’est-on très légèrement écarté du tracé de la vie relativement banale qu’on avait menée jusque-là un infléchissement à droite ou à gauche, et a-t-on emprunté la trajectoire qui a fini par nous conduire dans le lieu où nous nous trouvons actuellement — dans mon cas, l’établissement pénitencier de Rickers Island ?

Un autre chapitre pourra étonner, où la fille de Sasha raconte sa vie d’adolescente au moyen de diapositives. En plein milieu du livre, le lecteur se trouve soudain confronté à une histoire racontée au moyen de schémas. Un livre hybride, disait-on…

On peut difficilement classer cette œuvre dans un genre particulier : est-ce un roman ou un recueil de nouvelles liées entre elles ? Les critiques américains n’ont pas réussi à trancher, d’autant plus que certains chapitres ont paru de manière indépendante dans la presse. C’est donc une œuvre assez atypique, mais c’est bien là toute sa richesse.

Ce qui reste peut-être à déplorer est que la traduction française sonne parfois un peu faux. La tradition de ne pas chercher une traduction au titre mais de le modifier totalement afin d’avoir une accroche qui serait plus vendeuse auprès d’un public francophone a quelque chose de proprement énervant. Le titre Qu’avons-nous fait de nos rêves ? a une connotation poétique, presque niaise, qui ne colle pas du tout au ton cynique du livre. En découvrant le titre original, A Visit from the Goon Squad, littéralement une visite du groupe des crétins, qui rend beaucoup mieux l’aspect caustique de l’œuvre, on peut se demander où la traductrice (ou l’éditeur) a cherché son inspiration. De plus, certaines subtilités ne sont pas rendues, comme le fait que le terme goon soit repris de manière assez récurrente, et que l’auteur l’utilise pour décrire le temps dans la bouche de Bosco. Mais comme nous le savons tous, traduction est toujours trahison. Amateurs de littérature américaine, reportez-vous à la version originale dans la mesure du possible.

Il n’empêche, Egan nous offre un livre parfaitement surprenant qui nous plonge dans des questionnements profonds. Les histoires s’enchevêtrent de manière subtile et le premier chapitre répond au dernier. Alex qui rencontre Sasha dans les premières pages, se retrouve en fin de récit à collaborer avec Bennie. Un vague souvenir lui revient alors, celui d’une nuit avec une rousse cleptomane, assistante de Bennie Salazar. Lorsque les deux collaborateurs passent devant l’ancienne adresse de Sasha, Alex se remémore soudain la jeune femme, son vieil appartement new-yorkais, sa baignoire qui se trouve dans la cuisine. Ils sonnent, persuadés de retrouver la jeune femme sur le pas de la porte, telle qu’elle était vingt ans auparavant. Ils se trouvent confrontés à un vain silence.

Alex baissa les paupières et écouta : le rideau métallique d’un magasin se baissait. Un chien aboyait férocement. Des camions rugissaient sur les ponts. La nuit veloutée bruissait dans ses oreilles. Et il y avait ce couplet, toujours le même, qui au fond, n’était peut-être pas un écho, mais la chanson de la fuite du temps.

Les lieux, les personnes, le monde changent. Seuls restent les souvenirs.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no396.

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Qu’avons-nous fait de nos rêves ?

Écrit par Jennifer Egan
Traduit de l’anglais (E.U.) par Sylvie Schneiter
© 2012, éditions Stock, « La Cosmopolite »
Roman, 384 pages