Cette semaine ont été décernés deux prix importants du monde littéraire belge : aujourd'hui le prix Rossel et ce dimanche sa version alternative, le prix Gros Sel, attribués respectivement à Hedwige Jeanmart pour son roman Blanès (Gallimard) et Agnès Dumont pour son recueil de nouvelles Mola Mola (Quadrature).

Souvent considéré par la critique comme le « prix Goncourt belge » – appellation qui rappelle implicitement l’attraction historique que Paris exerce toujours sur la Belgique – le prix Rossel a été créé en 1938 par le journal Le Soir. Il récompense un roman ou un recueil de nouvelles belges. Résolument potache et alternatif, le prix Gros sel, quant à lui, a été créé en 2005 par Patrick Lowie en réaction à ce que certains ont appelé « l’ habitude quasi constante de ne récompenser que des auteurs belges francophones publiés dans des maisons d'édition françaises et surtout parisiennes et surtout de grandes maisons ».

Les lauréates 2014

Hedwige Jeanmart est née à Namur en 1968. Après avoir vécu longtemps à l’étranger, principalement en Russie, pour des missions humanitaires elle s'est installée depuis quelques années à Barcelone. Blanès est son premier roman.

Et si on allait à Blanès? C'était mon idée. Je l'avais lancée le samedi 10 mars vers onze heures du matin, après mes deux cafés, consciente de ce que je disais et aussi du fait que je le disais pou lui faire plaisir, sans soupçonner une seconde que cette phrase innocente serait celle qui me ferait chuter tout au fond du gouffre où je suis. Pourtant des phrases, j'en ai dit. J'ai trop dit je t'aime alors que je savais que cela le fatiguait, j'ai dit des choses intelligentes aussi, puis des conneries comme tout le monde. Mais je n'aurai pas survécu à cette phrase-là. Samuel a répondu pourquoi pas? Ça te dirait? J'ai dit oui ça me dirait, on n'est jamais allés à Blanès, ce n'est pas si loin, une heure en voiture depuis Barcelone, à peine plus. On s'est mis d'accord, on irait le lendemain. Le soir, on s'est couchés en chien de fusil dans des draps blancs comme un linceul, j'ai respiré son odeur du soir, un peu âcre, et senti la chaleur de sa cuisse sur laquelle j'avais posé la main. Je me suis endormie heureuse sûrement, sans doute, pourquoi pas? Je ne savais plus bien à présent, et le matin du dimanche 11 mars, en fin de matinée, nous avons pris chacun un livre et nous sommes partis pour Blanès.

Après Demain, je franchis la frontière et J’ai fait mieux depuis (prix Georges Garnir 2011), Agnès Dumont livre un troisième recueil. Liège lui sert à nouveau de toile de fond. C’est dans cette ville qu’elle vit et enseigne le français.

Je suis prête à avouer ce qu’elle voudra pourvu qu’elle se dépêche d’en finir avec sa cire brûlante. Consciencieuse, elle ausculte à la loupe les contours de mon bikini. Aucun poil, même le plus infime, ne doit lui échapper. Prendrait-elle quelque plaisir sadique à mes gémissements, chaque fois qu’elle arrache la bande de cire d’un coup sec ? Je ne suis pas loin de le penser. Pourtant, je la connais peu, cette Cindy qui semble se venger de moi. L’aurais-je un jour offensée sans le savoir ? Ignorée dans une file au cinéma ou bousculée au rayon légumes de notre Delhaize local ? Mystère, mais la mélopée hypnotique qu’elle impose en fond sonore dans son institut, mélange de glouglous et pépiements, ne m’empêche pas de souffrir le martyre sur sa table de soins.

Publiées dans deux maisons d’éditions résolument opposées (l’imposante maison Gallimard et l’étonnante maison Quadrature), les deux lauréates proposent une œuvre originale, dans deux styles différents qui témoignent de l’étonnante diversité de l’écriture féminine en Belgique francophone. On s’en réjouit évidemment, en espérant qu’on n’oubliera pas ces deux livres en pensant aux inévitables cadeaux de Noël.