Le XVIIe siècle fait toujours un peu figure de parent pauvre dans la culture italienne. Il est le siècle d’une Italie divisée, décadente et somnolente, apathique et silencieuse, sous le double joug de l’Église et de la domination espagnole.  

L’art lui-même est accusé de déchoir, le Baroque explose mais semble emporter dans son mouvement toute la mesure de la tradition classique pour faire une place trop belle à la déformation, aux convulsions, aux boursouflures.

En poésie naît le maniérisme, qui prendra en Italie le nom de Marinisme (du nom de son chef de file Giambattista Marino). Il va vite être jugé, souvent à juste titre, superficiel, chichiteux, alambiqué, bref : exaspérant. L’idée des maniéristes est de choisir le sujet le plus banal possible (n’importe quoi : un grain de beauté, un peigne, un encrier…) et d’arriver dans un poème à créer la surprise – la « meraviglia » – en brodant avec virtuosité autour de ce thème futile une série de vers étonnants, afin d’éblouir par la singularité, la délicatesse et l’originalité des contorsions poétiques, marques d’une véritable phobie à l’égard de la mesure et de l’équilibre dont se prévaut le pétrarquisme finissant. Le marinisme lassera vite et sera vilipendé pour ses outrances et sa frivolité, avant d’être relégué aux oubliettes.

Gianfrancesco Maia Materdona

Pourtant, quel plaisir de savourer à petites doses certaines de ses productions, comme le sonnet qui suit, dû à un certain Gianfrancesco Maia Materdona, qui abandonnera tôt la poésie par peur du châtiment divin1.

Un amoureux éconduit que sa passion et le vol d’un moustique empêchent de dormir enjoint le fastidieux insecte d’aller troubler le sommeil de la belle indifférente et de la piquer afin de le venger. L’insecte est pratiquement invisible, comme dans ce genre de banales circonstances, réduit à son mouvement et à son vrombissement agaçant (que l’italien surtout exprime par les redondances de la consonne vibrante « r »). Minuscule, mais doté d’une capacité de nuire, sa puissance est inversement proportionnelle à celle du poète qui même avec l’aide du Dieu Amour, ne parvient pas à émouvoir l’objet de ses tourments. Les contorsions stylistiques du vers semblent refléter les contorsions de celui qui se retourne dans son lit et ne trouve pas le sommeil. Le « va-t’en » réitéré répond à un double désir : celui de se débarrasser de l’insecte et celui d’infliger une vengeance, fût-elle légère, à la dédaigneuse anonyme. Comme l’insecte n’est qu’un bruit, la belle n’est qu’un pronom : « Elle », celle qui « n’aime pas ».

Amère conclusion : puisque l’Amour ne nous a pas unis, soyons au moins unis dans l’insomnie. L’humour est sous-jacent et l’on sent le poète déjà consolé d’avoir pu, grâce à l’impétueux trouble-fête, troquer son somme pour un sonnet.

A UNA ZANZARA

 

Animato rumor, tromba vagante,

Che solo per ferir talor ti posi,

Turbamento de l’ombre e de’ riposi,

Fremito alato e mormorìo volante ;

 

Per ciel notturno, animaletto errante,

Pon freno ai suoi susurri aspri e noiosi ;

Invan ti sforzi tu ch’io non riposi :

Basta a non riposar l’esser amante.

 

Vattene a chi non ama, a chi mi sprezza

Vattene ; e incontro a lei quanto più sai

Desta il suono, arma gli aghi, usa fierezza.

 

D’aver punta vantar sì ti potrai

Colei, ch’Amor con sua dorata frezza

Pungere ed impiagar non poté mai.

 

(Traduction : Danielle Boillet)

À UN MOUSTIQUE

 

Bruissement animé, trompette vagabonde,

Qui te poses parfois, pour blesser seulement,

Turbulence de l’ombre ainsi que du repos,

Frémissement ailé et murmure volant ;

 

Dans le ciel de la nuit errante bestiole,

Cesse ton âpre et ennuyeux susurrement ;

Vainement tu voudrais empêcher mon repos :

Pour ne pas reposer, il suffit d’être amant.

 

Va-t’en trouver qui n’aime pas, va-t’en trouver

Celle qui me méprise et t’élançant contre elle,

Hausse ta voix, arme ton dard, fais toi cruel.

 

 

Tu pourras te vanter ainsi d’avoir piqué

Celle qu’Amour jamais encore ne parvint

À piquer et blesser de sa flèche dorée.

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In Anthologie bilingue de la poésie italienne

Édition établie sous la direction de Danielle Boillet
Bibliothèque de la Pléiade n° 410, 1994.


  1. Après la mort Giambattista Marino, ce dernier lui serait apparu en rêve dans les flammes de l’enfer, l’exhortant à renoncer à son art pour se consacrer à la religion.