L’Été des charognes, c’est ce tout premier roman d’un très jeune auteur édité ce début d’année chez Allia, celui qui déjà fait parler de lui sur les plateaux et dans les journaux. Reconnaissance méritée pour lui, claque ravissante pour nous.

La langue de Simon Johannin n’attend pas davantage que les premières lignes pour se faire entendre. Elle heurte peut-être cinq secondes avant de s’insinuer dans l’esprit, faisant que même détourné du livre pendant quelques heures, on se surprend à penser dans sa langue. Ça ne m’arrive jamais, ça, d’être imbibée par une langue au point de l’avoir sur la mienne, sauf peut-être avec Duras-la-contagieuse ou après la lecture d’un Shakespeare où je me prends, soudain, à envisager mon programme de l’après-midi en vers et mots châtiés.

L’histoire démarre à la Fourrière. « La Fourrière, c’est nul part. » Le narrateur y côtoie d’autres gamins de fermiers aux terres communales louées. À la Fourrière, on se baigne dans le purin et dans les amas de charognes, on se lave peu, on accueille des réfugiés, on se réunit autour de l’unique télévision du village. À la Fourrière, les enfants conduisent quand les vieux sont ivres morts, on vit sous des plafonds noirs d’attrape-mouches, on naît, on s’éteint, on se fout la tête dans l’eau froide pour refroidir les souvenirs et arrêter d’entendre la gueulante des douzaines de chiens.

Puis vient le temps de descendre le flanc de colline pour rejoindre l’école, de se confronter aux enfants des villages un peu moins perdus, un peu plus habillés. De faire partie du clan restreint des bouseux et puis de tomber amoureux. De se faire manger par une fille comme par un requin. Le temps du premier chagrin d’amour et du vomi dans la bouche des fêtes adolescentes. Puis le temps du travail. « Et ils travaillent nos travailleurs. Ils sont là avant le jour et ils en font plus que lui, ils se couchent même après. »

Alors pour se tirer de là, on essaie les drogues et la grande ville où le gris se substitue au gris. On s’y perd mais pas pour de bon : la part d’ange s’y trouve, au-dedans, et elle sauve.

L’auteur de vingt-quatre ans, né dans le Tarn, est aussi un peu bruxellois puisqu’il a passé les trois dernières années dans notre capitale, en participant à l’atelier d’espace urbain de la Cambre.

Les phrases de Simon Johannin, ponctuées d’incessants liens de causes à effets, ont l’air de s’adoucir au fil des pages. Ou bien c’est qu’on s’habitue et qu’on se laisse prendre par les fulgurances poétiques qui scintillent comme des grandes Ourses au milieu de la verdeur ambiante. Faire du sublime avec de la crasse, ça il sait faire, Simon Johannin. Parions qu’on parlera encore de lui quelques étés.

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L’Été des charognes

Écrit par Simon Johannin
Roman
Allia, 144, 144 pages