Lauréat du prix Rossel 2012, Patrick Declerck se raconte dans un récit à la structure proche de la cure psychanalytique où, sans censure, il évoque une hystérique Mémé, le mépris comme invincible armure, le difficile lien à la volonté. En écrivant, Declerck défie le temps et les dieux pour s’approcher d’un réel qu’il peut modeler (écrire) à l’envi.

Sa biographie semble déjà appartenir au monde romanesque. Anthropologue, philosophe, analyste et écrivain, Patrick Declerck est né à Bruxelles le 18 octobre 1953. Il vit aujourd’hui à Paris. En 2001, il publie son premier livre, les Naufragés. Avec les clochards de Paris, dans lequel « il rend compte, en passant en revue tous les corps de métiers concernés, du phénomène de la grande marginalisation à Paris ». Expert des questions d’accueil d’urgence, de désocialisation et d’alcoolisme, Patrick Declerck crée la première consultation d’écoute pour les sans domicile fixe, à Paris, toujours.

Analyste pendant de nombreuses années, il se consacre désormais à l’écriture, fondamentale à ses yeux en ce qu’elle est un acte transgressif, une protestation contre le temps, la mort et la disparition. Elle est une injure faite aux dieux et à leur supposée toute puissance, dit-il dans un entretien accordé à la librairie Mollat (Bordeaux) dans le cadre de la promotion de Démons me turlupinant. Il s’y définit également comme un mélancolique incurable et fier de l’être.

Le titre de ce dernier livre, emprunté à une œuvre que James Ensor dessina en 1888, engage, comme en analyse, plusieurs interprétations possibles. Se plaçant d’entrée de jeu dans le sillage d’une expression artistique belge, l’auteur explore à diverses reprises les possibilités sémantiques — à l’instar d’une cure analytique — de ce tableau aux dimensions réduites (21,8 x 29,8 cm).

On comprend comment Ensor indique au narrateur, enfant, la possibilité d’un ailleurs. Un espace, le symbolique, qui n’appartient qu’à lui et qu’il peut investir pour s’éloigner d’un réel qui pourrait bien être intoxiqué. Ce titre renvoie également à l’infinie variété des démons qui virevoltent autour de nous, sans cesse. Qu’ils soient grotesques, navrants (comme dans le tableau en question) ou, au contraire, ignobles et insupportables, nous devons tous composer avec nos démons. Il nous appartient de les regarder en face ou de les fuir. L’auteur, lui, a pris le parti de les inviter dans la ronde particulière de la psychanalyse et d’en faire un livre.

Démons me turlupinant fonctionne donc comme une sorte d’introduction à la psychanalyse dans laquelle Patrick Declerck se met en scène. Le lecteur pénètre l’univers de l’auteur, s’insinuant tantôt dans ses souvenirs, tantôt dans des extraits de sa propre analyse, tantôt encore dans des récits de cas.

L’organisation textuelle, véritable collection de chapitres-fragments, mime celle de la cure analytique. Le livre tout entier repose sur ce principe : Laissez vagabonder votre esprit où il veut. Dites ce qui vient, sans gêne, sans autocensure. Sans vous préoccuper de savoir si le contenu est désagréable, embarrassant ou blessant, grossier ou malséant. Ce qui vous vient. Tout ce qui vous vient. [L’analyste] vous [fera] remarquer que tel ou tel sens affleure, que quelque chose peut-être échappe à votre conscience […]

Il nous revient alors, à nous lecteurs, d’endosser le rôle de l’analyste et de construire du sens au départ de ce qui nous est livré dans ce récit. Les questions du sens, de l’interprétation, de la conscience de soi sont au cœur du livre de Patrick Declerck, qui nous rappelle que la discipline centenaire n’est rien d’autre qu’une enquête confrontante, une difficile épreuve du miroir, nécessaire à la libération de l’homme.

À travers une grande diversité de tons – nous y reviendrons –, l’homme se raconte. Tentative supplémentaire d’organiser un certain récit de soi en vue d’appréhender sa vie sous un angle nouveau et d’en tirer une lecture inédite. Pour enfin répondre — qui sait ? — à cette unique question que l’homme se pose « à la fin des fins » : Qui, finalement, êtes-vous ? Et cette question se décline : Qui êtes-vous ? C’est-à-dire qu’aimez-vous ? Qui, quoi, êtes-vous finalement capable d’aimer ? De qui, de quoi, en définitive, avez-vous besoin ? Car amour et besoin ne sont jamais qu’une seule et même chose, qu’un seul et même mouvement, que la même profonde pulsion.

Nous le disions, ce livre emprunte différentes tonalités pour rendre compte d’un réel, des souvenirs, des personnes qui participent de ce réel, de ces souvenirs. C’est ainsi que nous avons accès, dans une langue travaillée, parfois bavarde, à des descriptions taillées au couteau, teintées d’un nécessaire cynisme. Après tout, les jeux de mots, les traits d’humour sont autant d’affirmations de cet accès au symbolique. L’humour comme stratégie pour éviter de sombrer dans de pires pathologies que la névrose ? À lire Patrick Declerck, on le croit volontiers. Quoi qu’il en soit, l’auteur n’hésite pas à recourir à un style bien à lui pour nous faire fréquenter ses monstres.

Et c’est rien, je vous ai pas encore présenté la ménagerie… Cousin d’abord : âge indéfinissable, grand, maigre, sec, les cheveux presque blancs, quelques poils rescapés du rasoir surgissant çà et là, dans les plis reptiliens de son cou. Et des mains osseuses, veineuses, immenses, les doigts comme torves. On en soupçonnerait, chez ce garçon, une petite vocation d’étrangleur…
[...]
Mémé sourit de son sourire de photo, dégueulasse, faux, et carnassier. Et en faisant des petits yeux plissés. Une mâchoire, et des yeux en trous de pine… Un requin avec une conjonctivite…

On l’a dit, ce roman est composé de fragments oscillant entre les souvenirs de l’enfant, retravaillés en propos structurés par l’adulte, et les réflexions de l’analyste, les constats du philosophe.

Si Patrick Declerck, l’écrivain, nous présente une famille avec, pour épicentre pourri d’une maison de fous, une Mémé caractérielle juste comme il faut, il n’en aborde pas moins, en tant qu’« ex-analysé » les questions qu’il a dû avant tout affronter. On aborde alors les discussions autour de la transmission, dans un émouvant chapitre consacré à sa fille, mais aussi dans un règlement de comptes père-fils qui émaille de nombreuses pages de ce récit. On a également droit aux attendues allusions au sexe et au deuil (avec le chien comme motif récurrent) : n’oublions pas que la psychanalyse est le personnage majeur de ce roman. Enfin, c’est au tour de l’analyste de prendre la parole pour des brèves mais non moins intéressantes incursions dans les univers de Freud, Nietzsche, Épictète et Schopenhauer.

Patrick Declerck, non content de saisir toute la difficulté de l’exercice de l’analyse, en précise les limites, inhérentes, non pas à la discipline, mais au sujet qui s’y adonne : l’homme en sa qualité d’être humain. Aussi explique-t-il en quoi l’homme, tout occupé à pénétrer les épisodes de sa vie, à faire sens en vue de pouvoir affirmer ses besoins et pulsions, n’en est pas moins confronté à une conscience glissante, une volonté plus capricieuse qu’il y paraît au premier coup d’œil.

The readiness is all… Être prêt, voilà l’affaire. Prompt à choisir. À saisir. Prêt toujours à se vouloir. Prêt même jusqu’à en mourir… Mais encore faut-il en être capable… Là est le hic, le distinguo. Là se niche la muette frontière entre le normal et le pathologique. The readiness is all… Mais encore faut-il pouvoir. Encore faut-il pouvoir…

L’homme ne peut pas tout, certes, mais pourquoi se réjouir de ses vaines tentatives, de ses inexorables faillites ?

Ruse ultime de la raison déraisonnable : le sujet orgueilleux, bienheureux autocrate régnant sur la citadelle de lui-même et farouche gardien de son impressionnable autonomie, se révèle pitoyablement, par nature et essence, toujours étranger à lui-même. Esclave malgré tout, et qui ne connaît même pas les noms de ses maîtres. Ni ne reconnaît leurs visages grimaçants…
Ah, ça ! Homo sapiens, prétentieuse charogne, verbeux vieux clown, présomptueuse baudruche, est bien crevé. Enfin !

L’homme rendu à son état d’homme, l’auteur piétinant ses velléités divines, s’en moquant délibérément. Mais que peut encore l’homme quand il n’est plus possible de l’entendre comme centre de tout, comme volonté toute puissante ? L’homme ne serait-il plus qu’une farce ?

Et s’il ne restait que l’écriture ? Elle qui permet, revanche ultime, de le défier, ce dieu, ce père ?

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no396.

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Démons me turlupinant

Écrit par
© 2012, éditions Gallimard
Roman, 266 pages