Auteur aussi discret qu’exigeant, Pierre Michon est entré dans la vie littéraire à trente-neuf ans avec Vies minuscules. Depuis, les livres se sont succédé, brefs et denses, portés par un travail d’orfèvre sur la langue.

Il y a quelques mois, peut-être des années déjà, mon père me disait d’un ton impérieux et confiant « tu dois lire ceci », en me tendant La Grande Beune. Ce fut un éblouissement et je lui empruntai d’emblée Vies minuscules. La découverte de l’œuvre de Pierre Michon a été une charnière dans ma vie de lectrice. Ou plutôt une transmutation. Elle m’a révélé que la langue d’un auteur contemporain peut valoir les ors des siècles passés. Les valoir, sans les pasticher ; en composant avec la langue la plus rigoureuse et la plus classique, et cependant pleine de liberté et de trouvailles. Et depuis le ciel semble plus haut et plein de pitié, et la terre, cette terre muette par laquelle tout commence et où tout finit, semble plus chargée encore de mémoire.

L’écriture de Pierre Michon est toute médiévale : elle est ouvragée et minutieuse comme une enluminure et a le souffle brûlant des textes sacrés. La langue est somptueuse et précise. La musicalité des très longues phrases, ponctuées de points-virgules, est proche de la litanie. Sous sa plume, la moindre auberge de campagne, la moindre nuque, le bruissement d’une feuille, la boue d’un chemin, prennent une dimension sensible, charnelle, et le minuscule devient cosmique. On est très proche de l’âpreté d’un Giono.

Pierre Michon est un auteur dont on parle peu, pourtant tous ceux qui le lisent le tiennent en très haute estime. C’est aussi un écrivain aimé des autres écrivains et au sujet duquel on écrit. Et les Bruxellois se féliciteront de savoir désormais qu’il est le seul auteur vivant à côtoyer Virginia Woolf et d’autres illustres confrères sur la façade de la librairie Ptyx. Enfin, bien qu’il mérite une présentation plus détaillée qui rende mieux justice à son talent, je mettrai en avant quatre livres qui illustrent la diversité et l’esprit de l’œuvre : La Grande Beune, Rimbaud le fils, Le roi du bois et Vies minuscules. Ses livres sont toujours courts. Ils font parfois quelques dizaines de pages. On a envie de les qualifier de romans miniatures, de chants, mais certainement pas de nouvelles. Pierre Michon a cette formule : « Il faut que ce soit violent et bref ».

La Grande Beune

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l'édition Folio

La Grande Beune est la seule fiction écrite par Pierre Michon. Il s’en explique par un manque aigu d’imagination : il est davantage un observateur qui reconstitue des personnages et des histoires au départ de fragments de réel, ou au terme d’une longue étude historique. Dans ce court roman, un jeune homme, instituteur et lettré, débarque dans un petit village de la Dordogne où coule la Grande Beune, cours d’eau dont la fuite inexorable vers un trou semble être le reflet des obsessions érotiques du héros. On y retrouve toute la mythologie de Michon : une galerie de portraits saisissants, une grotte préhistorique, des pluies apocalyptiques, des ambiances dignes des films expressionnistes allemands, une nature moussue et omnisciente, les pulsions les plus basses et les sentiments énormes. Le jeune instituteur s’éprend de la buraliste, une femme superbe. Et ce désir là est ancien comme le monde, du moins aussi ancien que les peintures rupestres de Lascaux. L’idée de genèse, d’origine du monde – le paléontologue et Courbet en partagent ici le sens -, est centrale dans l’œuvre de Pierre Michon.

Michon aime les femmes. Il dit leur devoir son salut, mais son amour va au-delà de la reconnaissance. Il est viscéralement ému par la féminité, davantage encore que par l’idée du divin. Dans ce passage, devenu anthologique, il décrit la belle buraliste :

Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. C’est peu dire que c’était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément par leur corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre : là-dedans les yeux très clairs qu’ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d’aventure vous possédez ces femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu’on entend d’habitude, mais celui aussi qu’elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d’or qu’elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie ; elle savait cela ; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler ; non, ça n’est pas né de l’argile : c’est comme le battement furieux de milliers d’ailes en tempête et il n’y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enferrée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l’évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l’auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe ; c’était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable.

Rimbaud le fils

Pierre Michon a écrit plusieurs biographies, sur des écrivains (Trois auteurs, où il est question de Balzac, Cingria et Faulkner) et des peintres (Maîtres et Serviteurs, Le Roi du Bois, Vie de Joseph Roulin où l’on rencontre Van Gogh par l’entremise de son modèle…). Comprendre la genèse de l’art est chez lui une lubie (autant sans doute qu’un prétexte pour en générer lui-même). Et c’est en réalité le sujet principal de ses biographies : comment le beau advient-il, comment l’artiste naît-il à lui-même et au monde ?

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Dans la collection « L'un et l'autre ».

De la même façon que les poèmes sans titre sont désignés par leur premier vers dans la table des matières d’un recueil, les titres des chapitres de Rimbaud le fils reprennent le début de leur première phrase. Cette biographie fragmentaire de Rimbaud est subjective, de l’aveu même de l’auteur qui rappelle de temps en temps que c’est ainsi qu’il s’est plu à imaginer Rimbaud enfant, que c’est de telle façon qu’il aurait pu appréhender la rencontre avec Carjat, le photographe qui a fixé pour la postérité les yeux clairs et la jeunesse du poète dans un cliché devenu célèbre. Pierre Michon, d’une extraordinaire exigence envers son écriture, est aussi très modeste. Contrairement aux biographes traditionnels, il admet compléter l’histoire selon son cœur, et qu’importe finalement, tant que la poésie est sauve.

Le titre un peu étrange – Rimbaud le fils - s’explique par l’angle choisi par Pierre Michon pour relater la genèse d’Arthur Rimbaud. Il le présente comme le fruit de filiations multiples. Comme le fils de sa mère – une mère dure dont il imagine l’influence enracinée, et de son père – absolument absent.

On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir et dans cette malédiction persista ; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans.

C’est aussi le fils de ses pères en littérature, vieilles figures aux barbes longues, d’Homère à Hugo, ou figure moins auguste mais déterminante de son professeur de rhétorique. Le fils de ses pairs, le plus jeune de la bande de poètes et d’artistes qu’il fréquente à Paris. Un fils qui reçoit en héritage la « bouture de génie » par la grâce de Banville. Un fils enfin, qui pour devenir le plus grand des poètes, a liquidé un à un tous ces avatars paternels, à coup de rimes et de sonnets.

Le roi du bois

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En Verdier « poche ».

Le roi du bois est l’histoire d’une révélation. Un jeune paysan aperçoit un jour à la lisière d’une forêt une jeune femme parée et, en même temps que cette vision, lui apparaît l’évidence que pour jouir des beautés de ce monde il faut être prince. Il ne sera pas prince, pas exactement, mais assistant de Claude le Lorrain, le peintre des aurores éblouissantes. Et créer la beauté ne vaut-il pas mieux que la posséder ? En une cinquantaine de pages, Pierre Michon aborde un de ses thèmes de prédilection : la peinture. Mais la peinture dans les livres de Michon est un ersatz, une transposition pudique, pour ne pas parler trop frontalement de littérature : un art pour un autre, pour interroger la genèse de l’œuvre.

J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. A dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa. Je tremblais. Le jet d’or au soleil sombrement tombait, faisait un trou dans la mousse.

Vies minuscules

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Tremblez, mortels !

Sonnez clairons, battez tambours, voici le premier livre de Pierre Michon ! Paru en 1984 – l’auteur a alors 39 ans – ce livre a un succès immédiat. Nous voilà plongés dans une Vie des Saints, un recueil d’histoires où sont mis en lumière les petits et les modestes, les aïeux dont la vie sonne comme une légende dorée aux oreilles de leurs descendants et à celles du lecteur. Vies d’ancêtres, de compagnons de route, de rencontres d’infortune. Huit vies, fortement inspirées de la biographie de l’auteur, qui jalonnent un siècle. Huit vies un peu bancales, dramatiques et humbles, magnifiées par la lumière jetée sur elles et la scansion lancinante de Michon, et qui prennent alors une dimension toute biblique. Où le récit de la mésentente de deux frères à l’école devient celui d’Abel et Caïn. Où la figure floue des grands-parents se mêle à celle des premiers chrétiens, dans la mythologie intime de l’auteur. Ce livre est une absolution : Pierre Michon y a couché les regrets, les non-dits, les hontes, et il en a fait naître la beauté en même temps que le pardon.

Il évoque notamment une boîte à trésors – accumulation d’objets cabossés, hérités des fantômes du passé – qu’Elise, sa grand-mère, et lui ouvraient quand il était petit, en quelque grande occasion. Parmi ces trésors, celui qui fascinait le plus l’enfant était une statuette de la Vierge, sorte d’amulette appelée par le nom de ses propriétaires successifs.

La relique est une petite Vierge à l’enfant en biscuit, souverainement inexpressive sous un boîtier de verre et de soie qui recèle, dans un double fond cacheté, les restes infimes d’un saint. Cet objet suivit jusqu’à moi la filière que j’ai dite, et épousa tous ces noms ; et tous les noms que j’ai dits sont attestés ici et là par les stèles des cimetières de Chatelus, Saint-Goussaud, Mourioux, invariables sous le grand soleil et dans le gel des nuits ; et toutes les chairs variables qui habitèrent ces noms en appelèrent à la relique quand elles durent en découdre avec l’essentiel, quand dans son nid vivant l’être se heurte à lui-même et de ce heurt paraît ou disparaît, quand il faut naître et mourir. Car la relique est un gri-gri. On la porta sur leur lit d’agonie (c’était dans la chaleur affairée des moissons au dehors, les hommes en chemise ensuée rentrant pour pleurer un instant près du moribond puis ressortant dans l’effort sous le ciel, la paille et sa poussière, l’abus de vin qui décuple les larmes ; ou dans l’hiver triste, quand la mort est banale, nue, de peu de goût), on la porta avant que le rien l’emporte, ils la regardèrent avant de sombrer, l’œil effaré des uns comme l’œil coi des autres, l’embrassèrent ou la maudirent, Marie qui rendit l’âme sans un mot et Elise qui sous mes yeux atermoya trois nuits, et leurs époux à toutes, tremblants et gouailleurs, qui même sans le souffle bavardèrent pour nier encore que l’instant fut venu ; les mains qui n’étreignaient plus que la pâleur et le spasme l’étreignaient pourtant ; et l’empoignaient les mauvaises griffes d’outre-tombe déjà, vicieuses et inertes comme le clou enfoui, mais encore d’ici comme les derniers mots et l’espoir inexorable. Et le même impavide objet les avait accueillis quand, non moins terrifiés et de toutes leurs forces refusant, ils étaient sortis du flanc de leur mère (quand la moisson flambe en août, ou dans le triste hiver) ; car la relique aidait les femmes dans leur travail d’enfant, lorsque le nom à grands cris se perpétue.

Relisez bien cette dernière phrase… Et tremblez, mortels !

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Pierre Michon est né le 28 mars 1945 dans la Creuse (France). Il étudie les Lettres à Clermont-Ferrand. Il s’adonne au théâtre et s’essaye à l’écriture. C’est à 39 ans que paraît son premier livre : Vies minuscules, distingué par la critique. Depuis, l’ensemble de son œuvre a été distingué par de nombreux prix : le Prix Marguerite Yourcenar (2015), le Grand Prix Ardua (2013), le Petrarca Preis (2010), le Grand Prix SGDL (2004) et le Prix de la Ville de Paris (1996). L’œuvre de Pierre Michon Vies minuscules, Gallimard, 1984. Prix France Culture Vie de Joseph Roulin, Verdier, 1988 Maîtres et Serviteurs, Verdier, 1990 Rimbaud le fils, Gallimard, 1992 La Grande Beune, Verdier, 1996 Le Roi du bois, Verdier, 1996 Mythologies d’hiver, Verdier, 1997 Trois Auteurs, Verdier, 1997 Corps du roi, Verdier, 2002. Prix Décembre 2002 Abbés, Verdier, 2002. Prix Décembre 2002 L’Empereur d’Occident, Verdier/poche, 2007 Le roi vient quand il veut, Propos sur la littérature, Albin Michel, 2007 Les Onze, Verdier, 2009. Grand Prix du Roman de l’Académie française 2009 Vermillon, avec des photographies d’Anne-Lise Broyer, Verdier, 2012 Je veux me divertir, Verdier/poche, 2013 Dieu ne finit pas, Verdier/poche, 2013 Fie-toi à ce signe, Verdier/poche, 2014 Sur l’œuvre de Pierre Michon Compagnies de Pierre Michon. Théodore Balmoral-Verdier, 1993 Jean-Pierre Richard, Chemins de Michon. Verdier, 2008 Ivan Farron, l’Appétit limousin. Les Onze de Pierre Michon. Verdier, 2011 Bibliographie complète sur http://editions-verdier.fr/auteur/pierre-michon/

Portrait de Pierre Michon : photographie de Jean-Luc Bertini.