À l’occasion du Passa Porta Festival 2017, nous souhaitions mettre en avant des textes qui rendent pantois. Désorientale est une fresque familiale entre Iran et France qui, depuis un harem jusqu’à une clinique de fertilité en passant par l’exil politique, verra Kimiâ en quête de sa propre identité. Un premier roman flamboyant qui nous donne à lire des femmes qui s’approprient leur destin.

Parfois, au milieu de la foule parisienne, assise dans un café ou sur le strapontin du métro, au cœur d’un siècle guidé par la technologie et les machines, je me surprends à penser que ma grand-mère est née dans un  andarouni  et a été propulsée dans ce monde au-dessus d’une bassine de terre. Je suis la petite-fille d’une femme née au harem. Ma vie a commencé là, au milieu de cette ruche d’épouses prêtes à se massacrer pour être celle qui passerait la nuit avec le Khan. Là, au moment où la Mort et la Vie s’étaient violemment cognées l’une à l’autre, poussées par le vent insensé venu des plaines de Russie, dans les cris et le sang, les entrailles explosées d’une gamine de quinze ans, les corps minuscules de jumelles orphelines de mère, emmaillotées dans un tissu blanc et présentées à Montazemolmolk, tellement habitué à choisir ses femmes qu’il en avait choisi une et détruit d’un coup son enfance. Là, sur la terre prospère de Mazandaran, bordée par un lac immense, trait d’union entre deux pays, aujourd’hui en charpie mais autrefois Empires.

On vous sait scénariste et réalisatrice : Désorientale aurait-il pu naître sous une autre forme ?
Dès le départ, écrire cette histoire-là pour moi, ça voulait dire roman. Encore aujourd’hui, je ne pense pas à l’adapter. Le roman me permet de remonter très loin, alors que le cinéma est une industrie assez chère : on ne peut pas se permettre comme ça d’aller filmer une révolution. D’ordinaire, je passe bien entendu par des étapes d’écriture très différentes – synopsis, traitement, séquencier puis continuité dialoguée –  mais pour ce roman, je n’ai pas fonctionné de cette façon-là. J’ai cependant essayé de faire quelque chose que je pratique aussi dans le scénario : m’efforcer que la fin de chaque séquence soit un événement remarquable par le lecteur. D’abord pour lui donner envie de revenir. Ensuite pour qu’on n’oublie pas cet élément.  Je suis plutôt passée par un plan général, le reste est venu en écrivant. Je savais qu’il y aurait la face A et la face  B : pour traiter de l’exil, il fallait passer par une autre couleur.

Une chose essentielle dans votre livre, c’est la place de l’oralité : tous vos personnages sont marqués par les mots. L’Oncle Numéro 2, Saddeq, endosse le récit familial.
En Iran, c’est une dimension extrêmement importante. La langue qu’on parle est beaucoup plus compressée, beaucoup plus familière, intime. Celle qu’on écrit se déploie. Les histoires qu’Oncle Numéro 2 raconte font communauté. On n’est pas dans une culture d’individu : ça n’existe pas vraiment en Iran – et j’allais dire, même en Orient dans son ensemble. Il faut donner à un enfant la fierté, la connaissance de ses ancêtres. Chacun devient dépositaire d’une façon ou d’une autre de cette mémoire familiale. Dans mon récit, Oncle Numéro 2 prend le drapeau pour leur rappeler qu’ils ne viennent pas de n’importe où. Même moi, Négar, je suis marquée par le fait qu’on m’a transmis que je faisais partie d’un monde, de « ces gens-là ». En plus, en Iran, tout est très hiérarchisé : faire partie d’une famille implique une classe sociale, une position des ancêtres dans la société ou par rapport à la monarchie.

Cela vous assigne également à un territoire ?
Absolument ! Même Téhéran est quadrillée : les riches étaient au Nord, et plus vous descendiez plus c’étaient les quartiers pauvres, avec la classe moyenne au milieu. Quand on prononçait votre nom, on savait où vous habitiez et quel était votre pedigree. Je voulais mettre en lumière cette chose qui fait partie et de la société iranienne et de notre ADN à nous qui étions des intellectuels, qui avions cette double culture, cette double langue. Le français était a priori la langue de l’esprit, de la chose politique. Leïli, la sœur de Kimiâ a par contre mis la main dans le cambouis d’un autre français, celui du quotidien.

Le fait d’être un intellectuel qui a une vision analytique, panoptique de la société encourage Darius, le père de Kimiâ, à s’insurger contre le régime du Shah puis de l’ayatollah Khomeini. C’est parce qu’il a vu les « petites gens » qui travaillaient pour ses parents, a rencontré l’homme de la rue qu’il se soulève.
Oui, c’est tout à fait ça. Cela dit, comme dans beaucoup de pays, lorsque la « tête » change, ce n’est pas pour autant que la culture, les maillages de la société le font aussi. L’Iran est passé du féodalisme à un Iran plus moderne sous Reza Shah Pahlavi mais la psychologie de la société n’a pas changé. On grandissait avec des gens qui vivaient à côté de nous et qu’on ne connaissait pas. Quand Darius revient en Iran après sa fugue, son désir c’est d’abolir ces barrières entre lui et cette couche de la société qui vit dans sa maison.

Dans son livre Au lieu du péril1, la traductrice du russe Luba Jurgenson dit, à propos du bilinguisme : « le corps des deux langues se meut différemment dans l’espace. Nous n’occupons pas la même place dans l’univers ». Est-ce que vous vivez le français et le persan de cette façon différenciée jusque dans l’attitude ?
C’est une bonne question ! Quand je pense à l’Iran, je pense au tapis. Et quand on en met un chez soi, on est là-bas, pour moi. Je ne m’y sens pas au quotidien, mais j’ai chez moi deux tapis et je sais que, où que j’aille  – quand j’étais à Bruxelles, j’en avais aussi – je les déploie. La géographie de la langue, c’est là où les histoires se racontent. Le persan pour moi, c’est une langue « assise par terre », une langue du sol. A contrario, la langue française serait celle du maintien.

Kimiâ regrette de ne pas connaître en français les mots des promenades en famille, les mots du bonheur ou de la sérénité familiale.
La langue, c’est un voyage en terre inconnue, on explore. Aujourd’hui, je serais incapable de parler politique en persan : il y a un paquet de mots qui m’échappent, qui ne surgiraient même pas dans ma tête en persan. Il y a des zones auxquelles je n’aurai jamais accès, aussi bilingue que je puisse être. Des mots qui sont liés à des promenades que je n’ai pas vécues de l’intérieur. Ce vocabulaire ancré à ces moments où, enfant, on vous emmène à la campagne et on vous explique le nom des animaux. Pour moi, ces données-là en français sont très basiques. Tout ce qui est plus subtil chez les insectes, par exemple, je ne le connais pas. Je pourrais faire l’effort en tant qu’adulte d’y aller, mais ça sera un savoir acquis artificiellement plutôt que ressenti.

Dans votre roman, la place des femmes est prépondérante, quelle que soit leur génération. Chacune d’elle conquiert des zones d’émancipation. Des femmes de l’âge de Sara rassemblées au hammam peuvent parler entre elles du plaisir féminin, parce qu’un gynécologue leur a confié en français le mot « vagin ». Nour prouve à son fils Darius qu’elle peut s’affranchir de son mari parce qu’elle est capable de lire Dostoïevski.
Pour moi, c’était très important de montrer ces moments-là. Désorientale parle – modestement, je ne suis pas historienne – de l’histoire de l’Iran avec un grand H. Mais ça, ce sont des faits que tout le monde peut aller lire dans les livres, même si les Occidentaux ne connaissent pas bien ces données-là, peut-être parce que l’Iran n’est pas un pays qui les intéresse au-delà de l’actuel, des accords nucléaires, etc. Mais l’histoire de l’Iran s’inscrit surtout dans l’histoire de l’émancipation des femmes. Dans le fonds, les hommes n’ont pas eu besoin de batailler.

Darius est pourtant un combattant permanent, non ?
Darius affronte un régime – mais c’est ce qu’en scénario on appelle un conflit extérieur, comme dans les James Bond. Il a une femme, des enfants, un savoir d’intellectuel : tout va bien. Or, chaque femme de cette histoire a non seulement ce même type de conflit global – comme Sara contre le gouvernement – mais aussi des tensions intérieures : elles voudraient faire des études, avoir un métier, avoir accès à leur corps, décider du moment où elles feront des enfants, avoir une vie publique et pas être seulement une mère. Montrer leurs avancées, c’est parler d’histoire autrement : c’est important de les montrer qui se cultivent, accouchent dans des hôpitaux. Si ça arrive, c’est parce qu’il y a eu l’argent du pétrole, qui a enrichi le pays et permis de construire, notamment des écoles, comme celle où Sara enseigne. Si on envisage le fil depuis l’arrière-grand-mère dans l’andarouni jusqu’à Kimiâ, on voit à quel point l’histoire s’est accélérée. L’arrière-grand-mère qui vit et meurt dans un harem sans qu’on sache qui elle est, puis une grand-mère qui s’émancipe tout en étant terrifiée, qui croit que le monde va s’écrouler si elle dit simplement à son mari « je ne suis pas d’accord », puis à Sara et enfin Kimiâ. Le pays a fait une transition éclair, mais ça n’a pas été sans dégâts incroyables. La modernité était aussi factice en Iran : ça n’était pas organique, ça ne venait pas de l’intérieur de la société. Le Shah n’a pas modernisé le pays en profondeur, sinon on n’aurait jamais eu Khomeini.

Plus qu’une conversion religieuse, la révolution était un élan vers plus de modernité ?
Au départ, c’était vraiment la volonté de la chute de la monarchie, à cause d’une très forte répression. On vivait en apparence très bien mais les services secrets étaient partout, ça atteignait tous les maillages : on ne savait pas si son voisin était ou non un potentiel délateur. Les gens qui lisaient tel ou tel livre étaient emprisonnés. Les universités n’enseignaient pas n’importe quelle histoire. Au-delà de Téhéran ou des villes emblématiques comme Ispahan, il y avait une pauvreté abominable. C’était à peine si les rues avaient des noms. L’argent du pétrole qui était déversé sur l’Iran partait totalement dans la poche de quelques-uns : la corruption régnait au niveau de l’état et de la royauté. Tout ça a fait le terreau d’une révolution qui, avant d’être islamiste, était une révolution de la base et des intellectuels, comme Darius, qui se rendaient compte que le pays comptait pas moins de 90 % d’analphabètes. C’était pourtant le pays qui avait la plus grande armée du Moyen-Orient !

Vous rappelez aussi une chose importante au moment de cette révolution et au moment de l’arrivée au pouvoir de Khomeini : son accueil par la France quand il était en exil.  
La France a bien entendu joué un rôle. J’ai lu les mémoires de Jacques Chirac. Quand Khomeini a été expulsé d’Iran en 1975, il est allé en Turquie, puis en Irak. Quelque temps avant la fin de la révolution, Saddam Hussein l’a fait quitter le pays. Chirac raconte que l’ambassadeur d’Irak est alors venu le voir avec une lettre de la part de Saddam, qui lui disait : « demandez à Valéry Giscard d’Estaing de ne pas accueillir Khomeini en France, parce que là, il aura tous les micros du monde à sa portée. Laissez-le partir en Libye, qui propose de l’accueillir : il n’y sera pas entendu. » Chirac écrit qu’il a fait le messager – même s’il n’était plus premier ministre – mais que le président français n’a tenu aucun compte de ces recommandations. Giscard n’a jamais parlé de cette affaire : on ne sait pas ce qui a fait qu’il prenne cette décision. Qu’a pu promettre Khomeini à ce moment-là ? Selon la CIA – les archives sont sorties – il aurait dit qu’il ne touchait pas aux intérêts occidentaux, mais c’est finalement ce qu’il a fait dès qu’il est arrivé au pouvoir. Certains disent que Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur à l’époque, était un anti-communiste farouche et l’URSS venait d’envahir l’Afghanistan et l’Iran avait 2500 kilomètres de frontière avec l’URSS donc pouvait servir de rempart. L’époque était propice à un sacré micmac : il y avait aussi Lech Walesa, Jean-Paul II qui venait d’être élu à cette époque-là, etc. Khomeini arrive de France, avec dans son avion la plupart des gens qu’il mettra au gouvernement et qui n’étaient pas présents en Iran au moment de la révolution.

Le Festival Passa Porta mettait en avant le motto « Passer les frontières ». Cette traversée épineuse de l’Iran à la France en passant par la Turquie est un moment très important dans Désorientale.
Je voulais que ça ne soit plus Kimiâ qui parle, mais sa mère, Sara. Enfant, on vit les choses de façon assez manichéenne : on a un regard qui est au niveau du bien et du mal. On fuit les méchants et il y a des gentils qui vont nous accueillir. C’est abominable, c’est hyper difficile, mais en même temps, pour moi qui étais fan de western, c’était un peu exaltant : il y a la peur, le danger mais aussi l’aventure de monter à cheval avec ces hommes armés. C’est pour cela que je voulais que ça soit la mère qui raconte cette partie-là : elle est vraiment dans une vérité de l’exil, bien plus que moi quand j’avais 11 ans.

Cette exaltation du danger est presque un trait de famille : elle met vos personnages en action, en mouvement. Le fait que Darius et Sara soient à nouveau espionnés, en France, les réveillera, en quelque sorte.
À ce moment-là du récit, ça leur donne aussi une légitimité. Quand on est en exil, on passe par plein de moments différents, notamment une sorte d’acuité de cet état. On se demande pourquoi on est là, à quoi on sert encore. On a tout perdu : un statut, un territoire. Au moment où le régime, à nouveau, s’intéresse de très près à eux, ils se souviennent du sens et de l’importance de leur départ. Ils réendossent le costume d’opposants qu’on leur a enlevé de force. Leur raison d’être en tant que couple, c’est ça.

On sent l’importance qu’accorde Sara à son récit d’exil : elle en vient presque à harceler ses filles pour qu’il soit traduit en français pour un impact plus grand. Elle aussi a « fait littérature ».
Elle a même fait de l’autofiction (rires). De la littérature à la française, en témoignage ! Pour elle, c’est à nouveau une façon de dire au monde qui elle et sa famille étaient. Parfois on me demande si j’ai voulu réhabiliter l’Iran ou les Iraniens. Pas vraiment : ils se débrouillent très bien sans moi. Mais Sara, oui, c’est ça qu’elle veut. Elle veut dire : « on n’est pas des immigrés, on n’est pas des musulmans islamistes. »

La désillusion est d’autant plus grande lorsque la famille arrive en France. La sœur de Kimiâ, Mina, a l’impression d’être trahie par une patrie dont elle rêvait… la patrie des livres !

C’était une France dont on pourrait dire que c’était celle de Victor Hugo, des Lumières, de Balzac ! À leurs yeux, celle d’Echenoz, de Duras, d’Hervé Guibert ou de Modiano n’existait pas. C’était fantasmé au sein-même du fantasme : l’époque ne coïncidait pas avec la réalité, leur vision était figée. Quand ils arrivent, ce n’est plus la France des grandes idées, même plus celle de Sartre. Dans les années 80, c’est la France d’une gauche qui se trahit elle-même, on tombe de sa chaise doublement. Où l’intellectuel ne prend pas du tout sa place dans la société. C’est encore pire aujourd’hui : cette période-là, c’est le début de la désertion des intellectuels du champ des média. Avant, il restait encore Raymond Aron, Foucault qui est venu en Iran pendant la révolution. Aujourd’hui, l’intellectuel français n’existe plus : le pire c’est que les trois-quatre qu’on entend le plus sont du côté des extrémismes, comme Finkielkraut ou Zemmour. Mina tombe sur un pays qui est à des milliards de kilomètres de ce qu’on lui a vendu, où on lui rappelle en permanence qu’elle est étrangère. Et de ce côté-là, les choses n’ont pas tant changé, hélas.

Dans Désorientale, la musique est vecteur de liberté. Pour Kimiâ, outre le fait de s’assumer progressivement en tant qu’homosexuelle, c’est le rock – et en particulier le punk – qui va lui permettre d’affirmer son identité. Au départ, c’est aussi le siège de sa colère, non ?
Le punk répond à quelque chose chez elle – peut-être pas nécessairement à la colère. Quand vous vivez une révolution, enfant – et moi j’ai eu cette impression-là, même si moindre que Kimiâ – vous avez participé à un stade autre de l’existence, difficile à réitérer. L’adrénaline n’est pas à négliger : s’il y a des gens qui sont révolutionnaires « professionnels », des « Che Guevara »,  ça tient aussi à ce qu’il y a de très grisant dans ces moments-là. C’est un espoir immense mélangé à une sorte de peur : tous ces sentiments mêlés comptent beaucoup dans nos envies de révolutions. Kimiâ a traversé ça, en étant trop petite pour avoir une vraie opinion politique : elle a vu beaucoup de souffrance, mais aussi une certaine liberté.  Elle a reçu ça en héritage. Quand elle arrive en France, elle se retrouve comme n’importe quelle écolière, la porte fermée, etc. Le punk lui procure à nouveau cette bouffée d’indépendance.  J’avais lu ça un jour dans une interview de Joe Strummer : la première fois qu’il avait vu les Sex Pistols sur scène, il s’était dit : « je peux le faire ». La musique punk avait donné un espace à tous les oubliés de la société, à tous les gamins pas éduqués, issus de milieux défavorisés, qui avaient des parents junkies. Sur scène, on pouvait se dire : « ces lascars-là, ils sont comme moi ! ».

Une partie de votre parcours de vie est lié à la Belgique, et des éléments tangibles de Bruxelles interviennent d’ailleurs dans le récit, comme le bus 71. Qu’est-ce que ça vous fait d’être accueillie au Beurschouwburg, où Kimiâ côtoie la faune artistique flamande ?
Ah ça me fait… aaaah (grand sourire). Déjà le Prix Première… J’ai eu plusieurs prix pour ce roman, mais c’est celui qui m’a le plus émue. J’étais vraiment très touchée. Je me vois encore arriver en Belgique à l’INSAS : c’était pour moi une vraie décision personnelle, un choix d’individu. À cette époque-là, on ne parlait pas de cinéma iranien, déjà. Ce n’était pas gagné pour une immigrée. Ça aurait été plus confortable d’obtenir un bon diplôme que de prendre un chemin de traverse. C’est ici que d’une certaine manière je suis devenue l’adulte d’aujourd’hui.

Est-ce qu’autour de vous, il y avait des passeurs – culturels et de vie – comme peut l’être Marteen Maes pour votre héroïne ? Ce personnage n’apparaît qu’en filigrane, mais on sent qu’il joue un rôle décisif d’incitant, d’étincelle : il lui fait notamment découvrir Steve Reich et Gavin Bryars !
Et ce n’est pas rien (rires) ! Non, je n’ai pas connu de tel personnage. En Belgique, j’ai monté deux pièces de théâtre et je l’ai fait de façon très aisée. En France, il faut démarcher auprès des théâtres et c’est un monde où il faut constamment montrer patte blanche, avoir ses réseaux, etc. J’avais ici une amie comédienne qui m’a incité à écrire, avec qui on s’est juste dit « faisons une pièce ». On est allées coller des affiches dans les toilettes de l’Ultime Atome. Il y avait ici une possibilité de créer et pas forcément avec de l’argent : juste avec de la bonne volonté, en se retroussant les manches. De ne pas être soumis à la lourdeur de la langue française : les Belges n’ont pas le même rapport aux mots, la même sacralisation que les Français. Ici, on ne s’imagine pas en concurrence avec les Koltès : on s’arroge le droit à l’écriture, au théâtre : il y a énormément de lieux qui permettent plein de choses, même si ce sont des petits endroits. J’ai notamment rencontré à l’époque Arthème, qui tenait Le Jardin de Ma Sœur, et il m’a donné la possibilité de monter ma première pièce, puis Angelo Bison qui m’a suggéré d’écrire pour lui. Tous ces passeurs-là m’ont conduit à ce livre.

Est-ce que ça a été difficile de vous faire éditer ?
Écoutez, j’ai honte de le dire, mais c’était abominablement facile. Le texte, j’ai mis longtemps à l’écrire – à peu près trois ans, où je n’y travaillais que le matin. À côté, il y avait les enfants, les scénarios : une vie où il faut gagner sa vie, honnêtement. Je n’ai pas le goût à l’autofiction : il me fallait le temps de me détacher et de trouver le romanesque. Je voulais qu’il y ait de l’humour aussi. Quand je l’ai terminé, j’ai attendu un peu de temps en me demandant : « qu’est-ce que j’en fais ? » Je me disais que les grandes maisons d’édition n’étaient pas pour moi.

C’est le même réflexe que lorsque Darius Sadr dit à sa fille Kimiâ : « L’escalator, c’est pour eux » ? Une sorte de sentiment d’humilité ?
Il y aurait pu avoir de ça il y a sept-huit ans, vous avez tout à fait raison. J’aurais pu me dire « wouah, Gallimard… » ou « Grasset, c’est trop ». Mais depuis que je suis dans l’écriture – pendant dix ans de ma vie, à la caméra, je n’avais pas de rapport à la production, donc avec l’équivalent des maisons d’éditions – je vois les grandes maisons : Gaumont, Agat, etc. Et je vois aussi ce que font les plus petites. Ça me correspond plus. J’avais envie d’une communauté humaine autour du texte. Qu’au moins je pourrais appeler quelqu’un qui me répondrait. Être éditée chez Gallimard, ce n’était pas un rêve. En revanche, j’adore ce que publie Liana Levi : Ian Levison, ses écrivains italiens comme Silvia Avallone. On m’a appelée dix jours après l’envoi.

Votre roman a littéralement été porté par la base : j’ai vu les libraires s’enthousiasmer avant de lire des articles à son sujet…
Je m’en rends compte aussi : j’ai l’impression que c’est un roman populaire ! Que des gens de 20 à 90 ans le lisent et y trouvent leur compte. Là, je suis en train d’écrire un film pour France Télévisions et une série. Je suis tous les jours dans l’écriture. Je tricote aussi une autre histoire dans ma tête : je ne dirais pas que je suis lente, mais je n’ai pas envie de saturer tout le monde dans la foulée avec un deuxième roman. Là où je suis impressionnée par la littérature, c’est qu’il y a tellement de grands textes et de grands auteurs – je viens encore d’apprendre que Salman Rushdie sortait un livre bientôt – que je me demande ce que je ferais de plus là-dedans si je n’avais pas quelque chose qui mérite d’être dit.

Je suis heureuse que vous citiez Rushdie : certains motifs de Désorientale – les rapports familiaux, notamment – m’ont fait penser à son roman Les Enfants de Minuit.
Ce texte-là n’a pas tant été une source d’inspiration qu’une libération… Je me suis dit : « waw ! Alors on peut écrire comme ça. »  Quand je l’ai lu, je devais avoir 28 ans – c’est pour vous dire, j’ai mis du temps (rires) ! Avec ce mec-là qui avait osé mettre des mots orientaux engloutis, osé orientaliser des mots anglais, qui parlait de son pays tout en vivant à Londres, je me suis dit que c’était aussi possible pour moi.

Lorsque Kimiâ signale à Marteen qu’elle veut devenir ingénieure du son, il lui rétorque : « Mais veux-tu toute ta vie rester dans l’ombre ? » Comment s’est passé pour vous la transition de l’ « ombre » du scénario à ce premier roman à défendre / à endosser complètement seule ?
C’était un effort à faire : ce n’est pas quelque chose que j’aime, la scène, parler, etc. En même temps, je le prends comme une sportive : faut y aller ! J’essaie de ne pas me dire que ce soir, il faut que je monte sur scène devant 800 personnes (rires). Je n’ai pas écrit ce livre pour ça. Sur cette question-là, revenir en arrière me plairait un peu. Que tout ça se calme. Me « reposer » à nouveau dans l’écriture...

En savoir plus...

Désorientale

Écrit par Négar Djavadi

Éditions Liana Levi, 2016

352 pages


  1. Luba Jurgenson, Au lieu du péril, éditions Verdier, 128p. (2014)