Neil Gaiman est une des stars du fantastique contemporain. Anglais né en 1960, il est d'abord journaliste culturel avant de rencontrer le succès comme scénariste de BD avec le fameux Sandman. Ensuite, à coups de romans et de scénarios pour la BD, la télé et le cinéma (Hollywood l'accueille à bras ouverts), il s'impose comme une des figures-phares des années 1990 et 2000.

Retenons notamment, outre American Gods, De Bons Présages, Neverwhere, Stardust ou Anansi Boys, autant de succès critiques qui touchent également un large public. Dans son œuvre apparaît une constante qui s'inscrit dans une certaine tradition du fantastique : Gaiman marie en effet formidablement la mythologie et le fantastique. Il se balade aussi à travers les folklores pour mieux interroger la modernité.
De nos jours. Ombre est une sorte de gentil géant qui a atterri en prison pour quelques années. Le jour de sa sortie, il apprend la mort de sa femme et de son meilleur ami dans un accident de voiture. Décidé à rentrer chez lui pour assister à ces douloureuses funérailles, il rencontre un étrange personnage qui se fait appeler Voyageur. Celui-ci l'embauche comme garde du corps et l'entraîne dans un périple à travers les États-Unis où peu à peu chacun se révèle : les dieux anciens, que le Voyageur-Odin tente de rassembler, s'apprêtent à lutter à mort contre les nouvelles divinités de l'Amérique, Internet, la télévision, la voiture,... emmenées par un mystérieux Monsieur Monde.

Cette guerre va projeter Ombre sur les routes qui mène des grandes villes aux petits villages, de la grande Histoire aux folklores oubliés, de l'arnaque de rue à la magie ancestrale, et, dans un final étourdissant, au carrefour entre la vie et la mort, à la rencontre de lui-même. Épopée aux cent décors et aux mille anecdotes, cet American Gods tient autant du road movie que du conte philosophique.

La fiction nous autorise à nous glisser dans ces autres têtes, ces autres endroits, à regarder par ces autres yeux. Au cours du récit, nous nous arrêtons avant de mourir, ou bien nous mourons par procuration, en toute sécurité ; dans le monde au-delà du récit, nous tournons la page ou fermons le livre, et nous reprenons notre existence.
Une existence qui, comme toutes les autres, ne ressemblent à aucune autre.
Et la vérité est la suivante : il y avait une fille, et son oncle la vendit.

Tout le talent de Neil Gaiman pourrait résider dans ces quelques lignes. Toute son ambition également. On aurait presque tort de le lire comme un auteur de fantastique, même s'il en est un, assurément. C'est avant tout un conteur qui se serait mêlé de philosophie, plus encore qu'un bon écrivain. Son talent, c'est cela : nous mettre en confiance, nous installer dans un fauteuil, nous rappeler la réalité pour encore mieux nous faire basculer dans l'imaginaire par la grâce d'une phrase bien rythmée. Par paliers, peu à peu, après avoir accepter docilement chaque étape puisque aucune d'elles n'est périlleuse ou grotesque, Gaiman définit les nouvelles dimensions d'un univers symbolique qui servira, selon son bon plaisir, à interroger efficacement la société, méditer sur la condition humaine ou plus simplement à se fendre la gueule pour quelques pages.

Whiskey Jack. Je l'ai vu. Après ma mort. Il est venu me trouver et on a bu une bière ensemble.

C'est que le fantastique pour Gaiman ne semble guère plus qu'un outil, un media plutôt qu'un objectif en soi, une machine à impressionner plus qu'un genre à respecter. Les moyens sont-ils donc justifiés par la fin ? Certainement, même si nous reviendrons sur la principale faiblesse d'American Gods, qui découle justement de cette stratégie. Voyons d'abord ce qui se trame dans ce roman.

C'est d'abord une histoire sur l'Amérique et ses habitants, ceux qui l'ont hantée et ceux qu'elle possède. Des échos de Dos Passos, de Faulkner, de Harrison... Ceux-là sans doute plus que d'autres car ce qui se joue ici, que dis-je, ce qui est mis en scène dans American Gods, c'est ce « changement de paradigme » illustré par une passation de pouvoirs entre anciennes et nouvelles croyances. C'est ce nouveau dieu qui charge Ombre de transmettre un message au Voyageur :

Dis-lui bien qu'on a reprogrammé cette réalité de merde. Que le langage un est virus, que la religion est un système d'exploitation et que les prières ne sont rien d'autre que du spam à la con !

Bien entendu, ces illustres comparaisons sont impertinentes, Gaiman joue plus avec ses personnages qu'il ne les transcende, car c'est avant tout un conteur talentueux, intelligent et ambitieux, n'allons pas plus loin. Son erreur ou son manque de génie est d'avoir voulu orchestrer des stéréotypes incarnés, personnages mythologiques ou nouvelles puissances symboliques, en même temps qu'il désire nous plonger dans la chair et l'âme de nos frères humains. Plantage garanti. Ce qui sauve Gaiman avec panache de cette difficulté à s'intéresser au sort de ses personnages (ils manquent de consistance), c'est sa faconde et sa gouaille là où l'attend le moins. Les dieux anciens n'ont en effet gardé de noblesse que celle d'être absolument vulgaire : ils traînent dans les bars, vivent d'expédients et jurent comme des charretiers. Bien pire, la plupart sont de véritables prédateurs sociaux.

Il est un secret que possèdent les casinos et qu'ils gardent jalousement, le plus sacré de tous leurs mystères. [...] Le secret est le suivant : on joue pour perdre de l'argent. [...] Il s'agit d'une sorte de sacrifice.

Tout est là, les dieux se nourrissent de sacrifices : préservation de la récolte, courage dans la bataille, santé du nouveau-né et paix éternelle, voilà qui les maintenaient bien vivants jusqu'ici. Hélas pour eux, de nouvelles causes, de nouveaux désirs guident les hommes vers d'autres sacrifices... En dire plus dévoilerait trop l'intrigue, mais disons simplement que Neil Gaiman a le bon goût de viser juste et l'audace d'embrasser la complexité de l'Amérique contemporaine. Et à nouveau là où ne l'attendait pas : l'exercice imposé du serial killer, par exemple, est traité avec un culot et une finesse véritablement désarmante.

C'est finalement ce qu'American Gods propose de mieux, toutes ces petites histoires qui nourrissent le récit, ces contes et ces légendes qui tiennent sur quelques pages. Quel conteur !

Tiens, à propos, et la lecture dans tout ça ? Les livres ne pourraient-ils s'incarner également en un dieu de la bibliothèque ? Pas pour Gaiman qui, presque en forme de clin d'œil, glisse son héros dans un interstice temporel : la mère d'Ombre se meurt d'un cancer, il assiste à ses derniers instants de souffrances, plongé dans l'Arc-en-ciel de la gravité de Pynchon, et ne la voit donc pas mourir...

Ensuite, il avait plus ou moins cessé de lire. On ne pouvait se fier à la fiction. À quoi servait les livres s'ils ne protégeaient pas contre ce genre de drame.

Si le livre échappe donc à la malédiction divine, les dieux américains doivent plus largement s'incliner devant une puissance à laquelle Gaiman rend sans cesse hommage, tantôt par une simple allusion, comme avec Pynchon, tantôt lorsqu'il se lance dans un monologue qui constitue certainement les plus belles pages de son livre. Cette puissance, c'est bien sûr celle de l'imaginaire, et je ne résiste pas à la tentation de vous livrer en guise conclusion, quelques phrases qui en sont extraites :

Je peux croire des choses vraies et des choses fausses, et même des choses dont personne ne sait si elles sont vraies ou fausses. Je crois au Père Noël, au lapin de Pâques, à Marilyn Monroe, aux Beatles, à Elvis et à M. Ed, le cheval parlant. Écoutez-moi bien : je crois que les gens peuvent s'améliorer, que la connaissance est infinie, que le monde est dirigé par des cartels de banques secrets et régulièrement visité par des extraterrestres – des gentils qui ressemblent à des petits lémuriens ridés et des méchants qui mutilent le bétail et convoitent notre eau ou nos femmes. [...] Je crois que tous les hommes ne sont que de petits garçons montés en graine avec de profonds problèmes de communication, que le déclin de la sexualité en Amérique coïncide avec le déclin des drive-in dans la plupart des États. Je crois que tous les politiciens sont des escrocs sans scrupules mais qu'ils sont préférables à l'alternative. [...], qu'il y a quelque part, dans une boîte, un chat à la fois mort et vivant (quoique si on n'ouvre jamais la boîte pour le nourrir, il finira par être mort de deux manières différentes), [...] qu'il n'y a rien à redire à la peine de mort, pour peu qu'on puisse faire une confiance totale au système judiciaire, et que seul un idiot congénital ferait confiance au système. Je crois que la vie est un jeu, que c'est une mauvaise blague et que c'est ce qu'on connaît quand on est vivant. Que, tant qu'à faire, autant en profiter pleinement.

Ainsi soit-il.

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American Gods

Écrit par Neil Gaiman
Traduit de l’anglais par Michel Pagel
Roman
J’ai lu, 2004, 603 pages