La très belle collection « La Rivière de cassis » des éditions Aden compte depuis peu une perle supplémentaire. C’est tout en douceur et en sensualité que Juliette Goudot conte sa récente traversée de Tanger, qui est aussi et avant tout une traversée d’elle-même.

Juliette Goudot est née à Paris en 1978. Si elle signe, avec la Traversée de Tanger, son premier roman, elle a eu l’occasion d’expérimenter d’autres moyens d’expression artistique auparavant. Historienne et journaliste, elle réalise notamment, en 2010, Un pilote dans l’Histoire, un film documentaire sur le régiment Normandie-Niemen construit à partir du témoignage de Jacques de Saint-Phalle. On la retrouve aujourd’hui en tant que chroniqueuse sur le plateau de Cinquante Degrés Nord.

Juliette Goudot

Dans la Traversée de Tanger, Juliette Goudot raconte, en un récit autobiographique, le voyage qu’elle y fit récemment et qui ne semblait avoir d’autre but que lui offrir un moment de pause, peut-être de réflexion — le départ et le retour en avion circonscrivent d’ailleurs le texte à la manière de deux parenthèses. Ce voyage se présente comme un moment-clé de la vie de l’auteur, où elle descend véritablement en elle-même et laisse les pensées lui venir ; cette traversée de Tanger semble le prétexte, du moins l’occasion, d’une véritable traversée de soi.

Le texte fonctionne par associations d’idées. Le présent et les souvenirs se mêlent et s’emmêlent, à l’image des temps de l’énonciation qui se côtoient anarchiquement. La plus grande partie du livre est écrite à la première personne et au présent : tout cohabite. Tout cohabite parce que tout fait partie intégrante de la narratrice et tout la constitue.

Chacune porte en elle un homme ou plusieurs, yeux, corps, souffle, toujours présents, paroles oubliées et pourtant toujours en nous résonnantes. Il est là, ils sont là, quelque part, pour toujours en nous enfouis. Ils sont des morceaux de nous, ou plutôt des moments de nous.

Elle porte en elle ces hommes qu’elle a aimés, ou qu’elle aime toujours, et dont l’absence dévoile, en creux, l’importance : O., D., R. et ses deux petits garçons. Par contraste, les femmes sont omniprésentes : sa mère, sa grand-mère, ses tantes, elle-même en tant que mère, sœur, amante, femme. Son voyage même, elle le fait en compagnie de femmes : Mira, « la princesse, sortie tout droit des brumes de la Cinémathèque de l’ancien cinéma Rif » et Hind, « la liberté en marche », qui ne peuvent que détonner dans cette ronde féminine parfois étouffante.

La seule incursion à la troisième personne est le récit de sa rencontre avec R., à qui le livre est d’ailleurs dédié — alors qu’il n’aime pas qu’elle écrive. Ce changement de narration permet à Juliette Goudot non seulement d’intégrer l’homme au récit mais aussi d’objectiver (même s’il est « halluciné » et sans cesse réinventé) un épisode de sa vie dans le flux d’impressions nécessairement subjectives qu’elle nous livre.

Dans l’amour, je ne cherche plus de révélation ni de sublimation, je ne cherche plus le filtre magique qui bouleverse les lignes du corps et du cerveau, je ne cherche plus celui qui fera bouger les lignes et les structures, je l’ai trouvé deux fois en l’espace de deux ans, il me faut du temps pour encaisser ça, cette double rencontre de D. à R., deux électrochocs physiques d’une puissance dévastatrice, ma féminité en friche, redécouverte comme un passage de témoin d’un homme à un autre, femme en devenir, le passage de la mère à la fille à la femme, puis de la femme à la mère, cela a été délicat pour moi, je n’ai pas vécu ça allègrement, aujourd’hui la révélation est passée, les morceaux de moi ont été maintenant maintes fois éclatés, recollés, remorcelés, pièces démontées, séparées, rassemblées, secouées, caressées, trouées, unies, réunies, moi en une, éclatée et rassemblée à la fois, expérience du chaos et de la joie, de la gratitude aussi, je sais maintenant quel corps j’habite, passagère de moi-même j’ai ouvert mon propre corps et je m’y suis promenée, guidée par d’autres — vagabonds solitaires, amoureux fous, fous d’amour qui ont tendu et repoussé les limites de moi-même, l’étirant dans un territoire nouveau, liquide, aérien, gonflé par le vent. Et l’océan. Tanger. Atlantique.

L’écriture est belle, rythmée et poétique. Les très longues phrases, à la fois brutes et travaillées, suivent et reflètent le cours des pensées de l’auteur, qui s’enchaînent d’une manière très
sensuelle : c’est un objet ou l’évocation d’un nom qui nous plongent dans le dédale de ses souvenirs. Juliette Goudot a aussi ses madeleines. Le procédé est maîtrisé. J’ai rarement eu l’impression si vive d’être dans la tête de quelqu’un.

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La Traversée de Tanger

Écrit par Juliette Goudot
© 2014, éditions Aden, « La Rivière de cassis »
Roman, 106 pages