Point de départ : le poème If de Ruyard Kipling. Ensuite, un show total orchestré par Bernard Van Eeghem, artiste aussi total que son spectacle, joué les 15 et 16 mars au Théâtre Les Tanneurs dans une version francophone inédite. Kipling a applaudi sans retenue1.

Un air d’opéra allemand pénètre mes oreilles le long du court chemin vers ma place, il m’est familier, je ne tombe plus sur le nom. Assis en face de moi, au centre d’un cercle de lumière, Bernard Van Eeghem chante, dans un allemand quasi parfait. Il exagère, il pousse sa voix à gauche, à droite. Une femme d’une quarantaine d’années lui retire ses deux micros, les pose un peu plus loin, avec un calme de professionnelle. Puis elle rebrousse chemin et, d’un coup de pied violent, fait tomber l’acteur de sa chaise.

Mort dans son complet crème, celui-ci renaît bien vite : la meurtrière, narratrice et bientôt Fatalité, déesse germanique incarnée dans une tenue de ville discrète, va s’asseoir plus au fond, ressuscite le bonhomme d’un ordre ou deux. Elle racontera sa vie tandis qu’avec une souplesse extraordinaire, le comédien se mimera bébé à attraper son pied, adolescent épris de poésie, dessinateur terrible de rapidité et de beauté. D’une craie, il tracera un arbre géant, au sol, plus tard ; enfin, centenaire, il quittera la scène et le monde.

Bernard Van Eeghem
Bernard Van Eeghem

Si ce n’était que la vie d’un homme ! Tout s’entrecroise sans jamais se confondre ni faire une soupe indigeste. La comédienne, à l’accent allemand délicieux, citera Ulysse de Joyce, le Nouveau Roman, et tant d’autres joies et clins d’œil d’un théâtre-univers où l’art tourbillonne sans ennuyer, sans gaver d’érudition, sans esbroufe conceptuelle. Un vrai travail sur le texte, multilingue s’il vous plaît, un amour du mot, drôle, bien rendu, pas prétentieux, pétillant même.

La mise en scène est aussi simple qu’efficace et brillante. Rien qu’un cercle de lumière, un homme tordu par une voix off féminine en retrait, un petit écran typé autoroute diffusant, au sol, en rouge, en anglais, If de Ruyard Kipling. On voit se déployer en face de soi une esthétique du pas de côté passionnée, maîtrisée, plurielle. Du dessin, des changements d’éclairage, de la musique, des références sublimées. Tout fait sens, chaque pas roule dans une apparente simplicité qui gagne peu à peu force d’évidence alors qu’en parallèle le délire s’amplifie.

Le jeu d’acteur est prodigieux. Bernard Van Eeghem n’a rien à envier à un yogi hindou2 ; il compte pourtant plus de soixante années sur Terre. Il passe avec aisance d’un registre à un autre, court, danse, dessine, s’imite à l’âge de un an, de douze, de vingt, jeune, mûr, un pied dans la tombe. Étais-je impressionné ? Trop faible. Subjugué plutôt. L’actrice berlinoise Katja Dreyer joue de son accent, reste vive et prise par son rôle, danse aussi, court, traîne et roue de coups son partenaire parfois, extrêmement à l’aise.

Lecteur, je ne te mentirai pas. Ce théâtre-là, je l’embrasse mille fois et d’une fièvre sans retenue ! Il faut savoir reconnaître une grande réussite, ce moment rare où, noyé dans le public, le spectateur assiste à un morceau de monde parallèle, découpé pour lui, présenté par d’autres, dont il ressort l’esprit dynamisé, épris d’un appétit de vie renouvelé, comme devenu insatiable.

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En savoir plus...

If Inspiré d’un poème de Ruyard Kipling Mis en scène par Bernard Van Eeghem Avec Bernard Van Eeghem et Katja Dreyer Vu le 15 mars 2016 au Théâtre les Tanneurs.

  1. Fantôme de Kipling non fourni. Voir conditions sur karoo.me

  2. Sage, ascète qui pratique le yoga. URL : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/yogi (consulté le 16 mars 2016).