Cette saison, le Théâtre National a déterré un ancien trésor de la scène contemporaine belge, la Chambre d’Isabella, spectacle au succès retentissant, écrit et créé en 2004 par Jan Lauwers et la Needcompany.

Il est difficile de ne pas sentir une certaine pression et un certain conditionnement lorsqu’on s’apprête à assister à un spectacle comme celui-ci, dépeint comme l’un des plus représentatifs de la scène belge des quinze dernières années. Cette sensation ne fait que s’accroître : sous un tonnerre d’applaudissements, Jan Lauwers entre en scène et nous introduit la pièce, les comédiens et les personnages.

Il nous prévient : nous allons voir à la fois une pièce de théâtre et une comédie musicale. Il aurait écrit cette pièce à la suite de la mort de son père, qui lui a laissé en héritage une collection anthropologique et ethnologique de plus de 40 000 objets, des pièces du continent africain appartenant à la préhistoire. Certains de ces objets sont sur scène, à la fois exposés et faisant partie du décor. Le metteur en scène ne quittera pas le plateau, placé  sur le côté, il réagira à ce que font les comédiens, participera à certaines chorégraphies, en viendra même à les corriger s’ils se trompent.

Isabella est une octogénaire qui dialogue avec ses souvenirs. Elle se trouve au centre de la scène, accompagnée d’une série de personnages satellites qui représentent donc différentes parties de son cerveau et de sa mémoire. Ainsi, l’on retrouve le mensonge, représenté par le souvenir de ses parents, les zones droite et gauche de son cerveau, mais aussi la zone érogène ainsi que la figure de ses deux amants les plus marquants. De cette façon, les comédiens sont à la fois eux-mêmes, des artistes, danseurs et musiciens, mais également des zones de son cerveau, des personnages, des souvenirs. Il en est de même pour la scène, plateau de la grande salle du National, à la fois cerveau d’Isabella et chambre de la protagoniste, le phare où elle a grandi pendant son enfance, ainsi que d’autres lieux cités dans son discours.

Le spectacle se déroule donc sous les yeux des spectateurs, des personnages, des comédiens, et du metteur en scène. D’ailleurs, cette omniprésence de Jan Lauwers est intrigante. Y aurait-il une question d’ego dans ce choix, ou plutôt, le besoin de contrôler le déroulement de la pièce ? On y trouve en tout cas une volonté d’approfondir davantage ce jeu entre les différentes couches de la réalité, de mettre en évidence cette méta-théâtralité dont il est déjà question avant même le début de la pièce.

Il semblerait aussi qu’il y ait un aspect autobiographique à relever. Isabella a, elle aussi, reçu tous ces objets de son père adoptif, elle passe toute sa vie à chercher la raison pour laquelle cette collection lui a été léguée, ainsi qu’à élucubrer sur la figure de son père biologique, ce prince du désert dont ses parents lui ont parlé pendant toute son enfance. En se remémorant sa vie, elle se pose des questions existentielles qu’elle mélange avec des divagations et des souvenirs ; des histoires réelles, des rêves et des mensonges, des êtres vivants et des morts. Nous nous doutons qu’il y a là aussi une confusion entre la vie d’Isabella, personnage inventé par Jan Lauwers, et celui-ci, présence immuable sur le plateau.

Et pourtant, malgré cette « confusion », tout reste cohérent, le spectateur suit le fil de la pensée d’Isabella et la trame. Son histoire est présentée comme un récit biblique, aux allures mythiques et préhistoriques, une narration où les années sont marquées par des gongs, les étapes de sa vie comme des chapitres, les personnages comme des figures presque sacrées.