Pas pleurer est l’adaptation d’un roman de Lydie Salvayre. Elle y évoque, grâce au personnage de Montse, mère de la narratrice, la guerre civile espagnole, et particulièrement l'été 36 lorsque le pire et le meilleur deviennent possibles. En réponse au roman de Georges Bernanos les Grands Cimetières sous la Lune1, Lydie Salvayre décrit une Montse qui vivra l'idéal de la révolte avant de retomber dans le matérialisme et la barbarie.

 

Pour cette adaptation du roman, Denis Laujol a pris le parti d’une mise en scène sobre, centrée sur une comédienne–récitante et une guitariste. La scène est vide, à l’exception du micro dans lequel s’exprime la comédienne et de toiles abstraites d’Olivier Wiame projetées sur un écran à l’arrière-scène. Un montage vidéo les anime subtilement, les faisant glisser de l’une à l’autre au fur et à mesure du récit.

La comédienne Marie-Aurore d’Awans raconte et joue différents personnages : Montse elle-même, alors devenue vieille, son père, sa mère et quelques autres. Un changement de voix, de corps, et la voici devenue autre. La guitariste Malena Sardi fait plus qu’accompagner les changements de personnages, d’atmosphère et de lieux : elle crée une scénographie sonore, parfois plus porteuse et concrète que les toiles projetées à l’arrière. L’idée d’associer une « conteuse » et une musicienne m’a fait penser au pansori, cet art coréen dans lequel un comédien-chanteur-danseur raconte une histoire, accompagné par deux musiciens, faisant vivre une multitude de personnages.

Ce choix de la sobriété rend justice à un témoignage puissant, drôle par certains moments – le fragnol de Montse vieille, ses descriptions savoureuses des gens de son village –, glaçant à d’autres. Le témoignage d’une époque révolue où les idéaux anarchistes et communistes se traduisaient en Communes parfaitement fonctionnelles et où on brûlait des liasses de billets sans que personne y trouve à redire.

Selon moi, la mise en scène aurait parfois pu se concentrer davantage sur les interprètes et le texte seul. Les toiles à l’arrière-scène, porteuses d’un univers poétique, sont parfois superflues, car la poésie naît déjà des mots et de la musique. La complicité des deux interprètes, qui ont une importance égale pour le spectacle, aurait pu se suffire à elle-même.

Marie-Aurore d’Awans raconte et joue différents personnages. Photo © Yves Kerstius.

De plus, mots, musiques et toiles disent souvent la même chose, exagérant le contenu et laissant peu de place aux spectateurices. L’espace sur scène, malgré la sobriété voulue, est saturé.

Je citerai Diane Scott, dans son Carnet critique du festival d’Avignon en 2009, lorsqu’elle compare les arts qui procèdent « par retrait » et ceux qui procèdent « par ajout », disant que le théâtre peut être l’un ou l’autre. Le théâtre procédant par retrait « produit des objets qui agissent par creusement, par dégagement, par ouverture de domaine ouvert à la pensée [...] ». Au contraire, « un travail qui cherche à faire effet est saturé parce qu’il ne laisse pas de place au spectateur, il ne lui offre qu’un choix (entre s’identifier ou rejeter) »2 . Je classerai Pas pleurer dans la deuxième catégorie.

Le son, l’image et l’interprétation vont tous dans le même sens, laissant très peu de silences et de doutes. Les spectateurices n’ont tout simplement pas le temps de digérer les évènements narrés. Je pense à l’arrivée triomphale de Montse dans la ville de Saragosse, prise par les anarchistes : la frénésie des interprètes semble tellement et sincèrement vécue sur scène qu’il est difficile de la ressentir en nous-même. De plus, la représentation de l’enthousiasme se répète à trois niveaux – image, son, interprétation – si bien qu’en effet, nous ne pouvons qu’adhérer ou rejeter, sans laisser vivre les évènements en notre cœur et en faire une pensée propre.

Photo © Yves Kerstius.

Cet effet de sur-explication nous habitue à un espace totalement compréhensible ; or, la mise en scène inclut un élément plus énigmatique : les interventions régulières de Georges Bernanos par enregistrement audio. Il se présente et dénonce les actes franquistes commis à l’époque. Il donne ainsi un contrepied au récit de Montse, qui vit l’été 36 comme une parenthèse enchantée alors que partout en Espagne les massacres débutent.

Mais sans savoir qui est Georges Bernanos, l’effet est déstabilisant dans un récit par ailleurs linéaire et qui ne joue sur aucune étrangeté. En tant que spectatrice, j’ai alors fini par rejeter ces interventions dont je ne comprenais pas le sens, pour retourner à la fable narrée par la comédienne, claire et agréable à suivre. La mise en scène, à cet endroit précis, m’a perdue par contradiction, passant du limpide à l’obscur.

Malgré ces quelques critiques, qui expliquent mon goût de trop peu, l’adaptation est à saluer. La performance des deux interprètes, sincère et généreuse, m’a donné envie de lire le livre et de me renseigner plus sur cette période espagnole trouble, à laquelle personne ne m’avait jamais dit que les anarchistes avaient pris part. Une jolie manière de mettre en théâtre un texte de papier.

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Pas pleurer

Écrit par Lydie Salvayre
Adaptaté et mis en scène par Denis Laujol
Assisté par Julien Jaillot
Avec Marie-Aurore d’Awans
Musique créée et jouée par Malena Sardi
Scénographié par Olivier Wiame
Illuminé par Xavier Lauwers
Voix off d’Alexandre Trocki
Vidéo créée par Lionel Ravira

Vu le 7 avril 2017 au Théâtre de Poche.


  1. Paru en 1938, Les Grands Cimetières sous la Lune est un pamphlet anti-franquiste écrit par Georges Bernanos, pourtant royaliste et catholique. Engagé tout d'abord dans le mouvement franquiste et son fils enrôlé par les Phalangistes – organisation fasciste –, Georges Bernanos se rend compte petit à petit des atrocités commises par « son » camp et finit par rompre avec lui, dénonçant leurs actes comme injustifiables. Il fustige particulièrement les représentants de l'Église en Espagne, qui bénissent les crimes commis, et la position de l'Église en général qui détourne les yeux ou justifie le massacre. 

  2. Diane Scott, Carnet critique : Avignon 2009, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 26.