C’est un monument gris, d’allure massive, un large cube entouré de colonnes qui repose sur un piédestal en étages. Utilisés pour les célébrations et les défilés militaires, des gradins l’encadrent. Une esplanade couverte de pelouses lui fait face et, au-delà, le bâtiment de l’Assemblée nationale. Dans l’axe, le drapeau du pays coiffe le bout d’une hampe — une étoile jaune sur un fond rouge.

Le mausolée est étroitement surveillé par une garde d’honneur. Vêtus de blancs, le visage fermé, des soldats patrouillent, attentifs au moindre geste des visiteurs. Pour entrer à l’intérieur, il faut suivre un itinéraire balisé, marcher au pas — ni trop vite, ni trop lentement —, respecter un certain nombre de consignes. Parler ou montrer du doigt, avoir les mains dans les poches ou croiser les bras sont par exemple strictement interdits.

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Une fois à l’intérieur, un escalier de marbre débouche directement sur une pièce exiguë, à demi plongée dans l’obscurité. Au centre d’une sorte de fosse où se tiennent des gardes stoïques, la dépouille du père de la nation vietnamienne repose dans un sarcophage en verre, éclairée par une lumière douce. Sa vue est frappante : habillé d’un costume clair, les bras parallèles au corps, Ho Chi Minh présente un long visage aux yeux clos, aux traits creusés, qui se prolonge, au niveau du menton, par une fine barbichette. Venant du dedans, le halo lumineux qui l’entoure lui donne une autre envergure, une curieuse allure d’outre-tombe. En ligne sur deux rangs, les visiteurs circulent à pas lents devant le sarcophage, dans une atmosphère pesante, accentuée par le silence et les ombres.

Procédure d’embaumement

C’est à Hanoï, sur la place Ba Dinh, à l’endroit où Ho Chi Minh a déclaré l’indépendance du pays le 2 septembre 1945, que le mausolée a été érigé. Lorsque le leader vietnamien meurt en 1969, les autorités prennent la décision d’embaumer sa dépouille. Considérant la crémation à la fois bonne pour la terre et plus hygiénique, Ho Chi Minh avait pourtant, de son vivant, demandé d’être incinéré, puis que l’on procède à la dispersion de ses cendres à travers le pays. En pleine guerre du Vietnam, les dirigeants du Parti ont invoqué l’impossibilité de respecter ses derniers souhaits, les régions du Sud n’étant pas encore libérées. De plus, ils désiraient que les Sud-Vietnamiens puissent un jour rencontrer Ho Chi Minh en personne, le voir en chair et en os. C’est donc contre sa volonté, et dans l’optique de favoriser le culte de la personnalité qui l’entoure, que le soviétique Sergai Debrov, déjà auteur de l’embaumement de Lénine et de Staline, s’attèle à la tâche. L’opération, qui durera près d’un an, sera réalisée secrètement dans un souterrain destiné à se protéger des bombardements américains.

Comment procède-t-on à l’embaumement ? Quelles sont les techniques déployées pour préserver un corps dans la durée ? Interrogée par la BBC1, Sue Black, professeure au Centre d’anatomie et d’identification humaine à l’université de Dundee, explique que
« fondamentalement, le principe de l’embaumement correspond à un décapage » et qu’il s’agit avant tout de « créer un environnement stérile. » Une fois les organes internes retirés, les veines sont entièrement vidées avant d’être rincées à l’aide d’une solution particulière. Afin de changer la composition des tissus et de se débarrasser de toutes les bactéries, une grande quantité d’alcool est versée sur la dépouille, auquel un colorant rosé est ajouté pour teinter la peau. Parallèlement, le recours à une perruque et à du maquillage permet de lui donner un aspect plus réaliste. Dans la pièce où le défunt est exposé, des conditions précises d’humidité et de température doivent être respectées. Enfin, le corps fait l’objet d’un entretien périodique. Lorsqu’il commence à sécher, on l’immerge dans un bain pendant plusieurs semaines pour reconstituer les tissus. « Comme une plante, raconte Sue Black, il en a besoin de façon assez régulière ». C’est ainsi que chaque année la dépouille d’Ho Chi Minh est envoyée en Russie où elle subit, en quelque sorte, un nettoyage de printemps.

Lénine, Mao et compagnie

Celui que l’on surnomme l’Oncle Ho n’est ni le premier ni le seul dirigeant révolutionnaire dont les restes ont été embaumés et publiquement exposés. Assez répandue au XXe siècle, cette pratique mortuaire n’a pas toujours permis à ces « momies rouges » de traverser l’histoire sans difficulté.

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Lénine, dont le tombeau continue d’attirer les foules, constitue sans doute le cas d’embaumement le plus célèbre. Exposée depuis 1924 sur la place Rouge à Moscou, sa dépouille voisina un temps avec celle de Joseph Staline. Sauf qu’en 1961, dans le contexte de la déstalinisation, le cadavre du Petit Père des peuples fut finalement déplacé et enterré à l’initiative de Khrouchtchev. Signe des temps : l’État russe ne finance plus aujourd’hui l’entretien du mausolée. Un fond privé s’est désormais emparé de la question, et le laboratoire qui intervient, rattaché à l’Institut des plantes médicinales et aromatiques, rentabilise ses activités en menant des recherches appliquées pour l’industrie pharmaceutique et en organisant des embaumements privés. Outre les chefs d’État d’autres pays, les nouveaux riches qui prolifèrent à l’Est et les parrains de la mafia, constituent une clientèle de choix.

Entre 1949 et 2011, les méthodes éprouvées en Russie ont été appliquées par la même équipe scientifique à un grand nombre de personnalités politiques : en plus d’Ho Chi Minh, signalons l’embaumement du dirigeant communiste bulgare Georgi Dimitrov (1949), du dictateur mongol Horloogiyn Choybalsan (1952), du chef du Parti communiste tchèque Klement Gottwald (1953), du président de la République populaire d’Angola Agostinho Neto (1979), mais aussi, en Corée du Nord, de Kim Il-sung (1994) et de son fils Kim Jong-il (2011). Mao Tsé-toung, décédé en 1976 et dont la dépouille est encore visible à Pékin place Tian’anmen, a été embaumé sans le secours des spécialistes russes en raison des dissensions qui opposaient alors la Chine et l’URSS. Plus récemment, la conservation du corps du Vénézuélien Hugo Chavez a été évoquée, mais l’opération n’a pu être réalisée face aux difficultés techniques rencontrées.

Dans certains cas, les défunts, après plusieurs années de présentation publique, ont finalement été inhumés. Il est vrai qu’un changement de régime ou d’idéologie a pu en même temps entraîner la disparition des symboles qui les sous-tendaient.

Mettre la mort en échec

De telles mises en scène morbides posent question. Comment les interpréter ? Pourquoi ces chefs d’État ont-ils été embaumés ? L’écrivain tchèque Vladimir Macura, spécialiste en sémiotique, explique que la « négation de la mort » constitue un des éléments centraux du monde socialiste tel qu’il a pu être pensé en URSS, mais aussi dans d’autres pays. « Représenté comme l’état final de la marche de l’homme vers l’empire du bonheur et du salut sur Terre », le socialisme présente, selon lui, la particularité d’entrer en contradiction frontale avec « le fait naturel d’annihilation ». C’est la raison pour laquelle il est important de montrer l’échec de la mort face à la grandeur de l’idéologie et à la puissance du leader politique.

À la différence des pharaons d’Égypte, le défunt n’est donc pas dissimulé aux yeux de tous, mais au contraire installé « dans une vitrine et transformé par là en objet d’exposition : le mausolée de l’ère nouvelle unissait la fonction de la pyramide égyptienne à celle du musée. L’homme d’État défunt fut purement et simplement exposé comme une preuve tangible et terrestre de son immortalité. » Bien sûr, ce rite funéraire contribue à élever la personnalité décédée au même rang que ses illustres prédécesseurs, Lénine en tête, tout en le propulsant dans une sorte d’éternité qui n’est accessible en principe qu’aux divinités2.

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À Hanoï, le mausolée Ho Chi Minh constitue un véritable lieu de dévotion, une destination de pèlerinage pour beaucoup de Vietnamiens qui viennent rendre hommage à leur héros national. Mais aujourd’hui, c’est aussi devenu une attraction touristique incontournable, avec ses rangées d’autobus à l’entrée et ses boutiques de souvenirs où prospère le très lucratif commerce d’assiettes, de médaillons et de boules à neige à l’effigie de l’Oncle Ho. Disparate, silencieuse, piétinante, la foule continue de défiler devant le corps d’Ho Chi Minh que la mort n’a en rien bouleversé.


  1. « Who, What, Why: How do you embalm a leader? », BBC News Magazine, publié en ligne le 21 décembre 2011, www.bbc.co.uk/news/magazine-16283257 

  2. Vladimir Macura, « La mort de l’Homme d’État. Étiquette et Rite », publié dans Savoir mourir, textes réunis par Christiane Montandon-Binet et Alain Montandon, « Nouvelles Études anthropologiques », L’Harmattan, 1993, p.119-132, tinyurl.com/pgzcnrr