L’envers du rêve américain dépeint par Richard Krawiec, c’est à la fois caustique et émouvant. En publiant ce magnifique Dandy, les jeunes éditions Tusitala font à nouveau preuve d’un choix éditorial très sûr.

Jolene et Artie, rien ne les rapproche. Ou, plutôt, ce qui les rapproche, c’est précisément « rien ». Deux paumés parmi des milliers de paumés, ils s’accrochent l’un à l’autre avec la force du désespoir, dans l’illusion de pouvoir oublier le passé. Brisés par l’existence, ils aspirent seulement à un peu de normalité. Eux aussi veulent connaître la belle et grande Amérique. Mais c’est par manque de moyens que Jolene donne à boire à son bébé un biberon de coca.

Richard Krawiek
Richard Krawiek

Écrit il y a près de trente ans, Dandy — en anglais, Time Sharing —, dépeint l’Amérique des années 1980, une Amérique très à droite qui ne se préoccupe pas beaucoup des nécessiteux. Bien que Reagan ne sévisse plus aujourd’hui, force est de constater que peu de choses ont changé depuis. Jolene et Artie pourraient exister maintenant. Jolene et Artie existent probablement maintenant. Ils symbolisent l’envers du rêve américain, les espoirs déçus de ceux que la lourde machine capitaliste écrase sans scrupule.

Jolene, c’est Janet, qui s’invente un nouveau prénom comme si, magiquement, ce changement d’identité pouvait suffire à effacer le poids de son enfance.

Jolene n’est pas une mauvaise mère. Elle est simplement dépassée par la situation et ne comprend pas pourquoi son envie de s’en sortir ne suffit pas. Elle ne cesse d’espérer un autre départ, un départ que, cette fois, elle ne manquerait pas. Si elle a décidé de garder cet enfant sans père, c’est aussi dans l’espoir que sa naissance marquerait le début d’une autre vie, une vie de maman respectable. “C’est quand même mon petit dandy”, je leur ai dit, et ça avait l’air d’être un bon nom, pour qu’il sache qu’il est super. Dandy. Son petit Dandy Handy, malgré son nom ridicule, lui donne une raison, sinon le goût, de se battre, de ne pas se laisser aller. En un mot, de vivre. C’est ce qu’Artie ne comprend pas tout de suite en voyant ce gosse qui lui fich[e] un peu la trouille, avec ses yeux qui se crois[ent] et flott[ent] comme si chacun faisait sa petite vie.

Il était prêt et n’avait pas envie de se lancer dans une nouvelle scène, alors il laissa passer. Il était trop absorbé par ce moment avec elle pour y accorder trop d’attention. Il passa les mains sur tout le corps de Jolene tandis qu’ils roulaient ensemble. « J’ai jamais connu de femme qui fait l’amour comme toi », lui dit-il. C’était la vérité. On aurait cru qu’elle y mettait tout d’elle-même. Elle aimait comme si elle était incapable de jamais s’arrêter. Elle aimait avec tant de force et de vérité… comme si elle voulait faire en sorte qu’une partie de sa vie soit parfaite. Ensuite, peut-être que le reste suivrait et se mettrait aussi en place.

Artie, quant à lui, vit de menus larcins qui ne lui rapportent pas grand-chose. Évidemment. Tout le monde est fauché. Ça lui fit penser que la vie devenait dure dans la rue. Une fois sur deux, ils entraient dans une baraque et il n’y avait rien qui vaille la peine d’être embarqué. Fatigué de ce bricolage insatisfaisant, il cherche un moyen moins aléatoire de gagner de l’argent. Lorsqu’il la voit pour la première fois, Artie pense tout de suite que Jolene peut être une solution. Elle a l’air si désemparé. Mais ce qui lui fait surtout envie, sans qu’il ose se l’avouer d’abord, c’est un peu de tendresse et d’affection. Qu’on le prenne enfin au sérieux. “Je suis pas une blague !”, hurla Artie.

Avec Dandy, Richard Krawiec dresse un portrait à la fois très dur et très tendre de ces gens qui n’existent pour personne. L’histoire est tragique, au plein sens du terme, mais c’est leur histoire. Une histoire que partagent des milliers d’anonymes, qui rejouent sans cesse « une dernière fois » ce dont ils veulent se sortir, précisément pour s’en sortir. Si Jolene et Artie sont tellement émouvants, c’est parce qu’ils sont à la fois fragiles et forts, perdus et déterminés. Pour eux qui craignent tellement de se faire entuber, même les rêves sont pragmatiques.

“Comment peut-on mourir d’amour ? demanda-t-elle. J’arrive à voir comment on peut se faire tuer par quelqu’un qu’on aime. Mais ça c’est pas mourir. C’est se faire assassiner. Si tu veux me parler, dis-moi la vérité.”

Tragique, oui. Mais Dandy n’en est pas moins un roman franchement drôle, dont la force tient à l’extrême et désarmante sincérité des personnages. On en sort avec un plus grand appétit de vivre.

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Dandy(1986)

Écrit par Richard Krawiec
Traduit de l’anglais par Charles Recoursé
© 2013, éditions Tusitala
Roman, 250 pages