Lese Majesty est une bombe à retardement : voici sans doute l’album de 2014 dont on parlera le plus en 2020. Mais à quel souverain s’attaque Shabazz Palace ? Sans doute au rap actuel, qui ne connaît certes pas son âge d’or. En attendant, c’est à nous que le crime profite déjà !

Pour le profane, Shabazz Palace n’est pas grand-chose. Une petite colonne dans les Inrocks ou Rolling Stone, un nouvel album sans single qui puisse passer à l’antenne d’une radio commerçante. Pour la génération née depuis le hip hop, ce n’est guère plus et je crains même que ce ne soit pire...

Pour d’autres, il s’agit pourtant d’une affaire importante : voilà enfin un quatrième album officiel dans la discographie d’Ishmael Butler. Le quatrième seulement, en un peu plus de vingt ans de carrière1 ! Alors histoire de poser clairement le propos, disons qu’Ish’ ne vous est certainement pas inconnu. Rappelez-vous son surnom à l’époque : Butterfly...

1993. Digable Planets, le groupe que même les ceusses qui n’écoutaient pas de hip hop ont fini par écouter. Le groupe que tu pouvais faire écouter à ton oncle fan de jazz, parce qu’ils avaient fait Montreux.2 Accessoirement, ils avaient lu Marx aussi bien que sa remise au goût du jour par le Black Power. Il y avait même une fille dans le groupe et Reachin’ (A New Refutation of Time and Space) était devenu l’un des dix commandement du rappeur en croisade. Un album intemporel il faut dire, un truc beau et intelligent dont l’écoute peut aisément faire office de test de Turing. S’en était suivi Blowout Comb, passé nettement plus inaperçu, mais qui n’en constituait pas moins la seconde pièce d’un diptyque s’imposant alors comme le meilleur argument destiné à convaincre les imbéciles qui résistaient encore à la déferlante du hip hop dans les années 19903. Black Ego ou 9th Wonder (Blackitolism), c’était et c’est toujours « 93 millions miles above these devils » !

Be graceful when I go and break your heart

Suite à la dissolution du groupe en 1995, on attendait beaucoup de la suite des aventures de ses membres, et particulièrement d’Ishmael Butterfly. Et pourtant ce fut le silence radio pendant sept longues années, rompu par Brightblack, un album paru sous le pseudo de Cherrywine. Solide déception pour les uns, je faisais alors partie des autres. On en parla très peu de toute façon.

Enter the Palace...

Sans doute refroidi par l’échec de Cherrywine, Ishmael renoue avec ses anciens complices et Digable Planets revit quelques années, le temps de tourner ici et là, le temps aussi d’expérimenter sur scène le nouveau projet d’Ishmael, Shabazz Palaces. En 2011 survient l’ovni Black up. Palaceer Lazaro, nouveau surnom d’Ishmael, est désormais associé à Tendai « Baba » Maraire. Deux constatations s’imposent immédiatement. D’abord, c’est-y pas joli tous ces noms-là ? Ensuite et surtout, Black up trace une nouvelle piste à travers la jungle urbaine du hip hop. Déconstruction, torsion, inventaire et expérimentation, c’est dense, ça danse, ça transe. Et ça cartonne dans le milieu hip hop. Les chansons s’appuient sur un funk puissant orné de fausses pistes psyché en pagailles, tandis que la poétique d’Ishmael plane haut et beau, usant des métaphores délicieusement abstraites. Son phrasé fait merveille, mélange d’une diction impeccablement claire et d’un rythme toujours en léger décalage, une sorte d’ironie teintée d’agressivité.

Space is the p(a)lace

Arrivons-en à ce Lese Majesty. Comme son prédécesseur, il n’est pas inutile de signaler qu’il sort sur Sub Pop, le légendaire label de Seattle plus connu pour avoir lancé Nirvana et la mode du grunge. Y voir pour le label une volonté de diversifier son catalogue, à l’instar de Warp dans un autre genre. Y voir aussi l’opportunité de la proximité sans doute, Sub Pop étant la plus grosse maison de la ville où habitent les Shabazz, qui ont tout de même quelques ambitions ce coup-ci.

C’est peu dire que l’album surprend : on attendait le gros son de Black up poussé un cran plus loin, et ce sont plutôt les ornementations psyché qui se sont imposées. À la manière d’un Captain Beefheart démontant le blues4 ou de Sun Ra se jouant du jazz, le Lese Majesty n’explore pas, il explose. Presque avec arrogance, les morceaux se fondent les uns dans les autres, formant quelques suites en formes de zig-zag, slalom technique d’un beat brillant à l’autre, d’une ambiance à son contraire, d’une scansion insensée et incompréhensible à la fluidité dense de quelques versets. Ça pourrait être le bordel, ça devrait l’être même : l’ambiance touffue de cette Dawn in Luxor qui se lève en ouverture d’album laisse craindre le bel ouvrage fatigant. Distorsion, rythmes lents et surcouche électro, on sait bien que ça a de la gueule mais que ça ne tient guère plus de dix minutes sur les platines sans compléments psychotropes.

Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit. Ce mélange de désinvolture un rien frimeuse dévoile lentement un projet plus abouti. La tension s’échappe chaque fois par où elle aurait pu éclore en climax, et c’est une jouissance multipliée, un trip continu, une élégance permanente. L’expérimentation s’impose chaque fois en évidence. Bien entendu, trois ou quatre morceaux ressemblent de loin à une chanson (They Come in Gold, Cake ou Motion Sickness). Bien entendu, elles n’en sont plus vraiment. Il s’agit de quelque chose de plus joyeux, une collision de tempo et de sons, une mise en scène de textes (parfois incompréhensibles) qui se superposent ou s’évaporent. Ça danse.

Lese Majesty ne devrait néanmoins convaincre que les voyageurs avertis, ceux qui sont devenus leur propre guide et qui ne se fient plus à la cartographie vendue en magasin. Cela dit, il pourrait bien tenter également tous ceux qui ont le goût de se perdre.


  1. Dites-moi si je me trompe... 

  2. Sans savoir où ils tombaient d’ailleurs : je me souviens vaguement d’une interview qui disait, en substance, qu’ils ne voulaient pas jouer pour un public « blanc », raison pour laquelle ils avaient tourné le dos au public ce soir-là, comme d’autres avant eux du reste. 

  3. Un paquet d’imbéciles subsistent encore aujourd’hui. Sans plus d’excuses désormais, ils nous enverront des cartes postales de l’enfer 

  4. Voir l’excellente analogie d’Alexis Petridis dans le Guardian : www.theguardian.com/music/2014/jul/24/shabazz-palaces-lese-majesty-review?commentpage=1