Une chanson, illustre ou inconnue,
c'est le principe plus de cent fois renouvelé de This is your song.

En 2016, le duo de rap français BigFlo et Oli sortait leur premier album, La cour des grands sur lequel figure « Je suis », un titre où ils se substituent à un ensemble d’anonymes issus de différents milieux, une manière pour eux de critiquer les conditions sociales françaises de notre époque en partant des ressentis premiers des personnes touchées. Une répercussion de mots qui coupe le souffle.

« Je suis » est avant tout un lieu d’expression, celui des classes sociales françaises de notre époque. Le titre se divise en différents paragraphes qui commencent chacun par un « je suis », ce qui permet à l’auditeur de se mettre à la place de l’autre et donc en empathie. Parmi les différents sujets abordés, il y a les discriminations, l’émigration, la pauvreté, etc. Chaque passage est une rencontre avec un autre qui nous partage son vécu et sa réflexion quant à la place qu’il doit tenir dans le monde. Cette chanson dénonce, conscientise : c’est une prise de parole face à la réalité.

Je suis
Gelé, j'enchaîne les verres et les hivers
Pour se rassurer les passants doivent tous penser que l'on hiberne
Bercé par le son des pas et le bruit des pièces dans les poches
Entre ce type et mon chien, je me demande de qui j'suis le plus proche

Le rythme de ce titre nous emporte. Les mots sont au départ simplement soutenus par des accords au piano qui sont précipitamment oppressés par une percussion ressemblant à un battement de cœur. L’accompagnement musical se transforme progressivement en un crescendo qui sous-entend une tension alarmante. Une mélodie au violon apparait d’ailleurs subitement, ce qui permet au tragique de s’installer profondément. Au fil de la chanson, le crescendo aboutit à un tourbillon dans lequel c’est le texte tout comme la musique qui guident, ce qui contraste avec le final : un arrêt net qui nous coupe alors le souffle. 

Pour aborder des sujets engagés, il faut des mots qui frappent, qui interpellent et qui impactent. Le rap à cette aisance : déclamer pour dénoncer, accentuer les mots pour insister sur ce qui dérange, hachurer les syllabes pour faire ressortir la vérité. BigFlo et Oli jouent avec les sons, les mots pour que l’auditeur en soit épris, comme dans cette phrase : « Tous les jours le même café mais c'est le temps qui est soluble ». Ils n’hésitent notamment pas à jouer avec certaines références pour renforcer ce qu’ils ont à signaler, à l’exemple de ce passage : « À l'étroit dans mon corps, j'regarde le monde par le trou d'la serrure. Les gens diront que je n'ai fait qu'agrandir celui de la Sécu. » Leur rap est vivant : lorsqu’ils disent leurs mots, ils les rendent expressifs, notamment en accentuant l’expression « Je suis » en l’énonçant ensemble, mais également en prenant des tons différents en fonction de la personne qu’ils incarnent, un véritable jeu d’acteur qui transmet des émotions précises et variées : la hargne, le désabus, la douceur, etc. Au fil de la chanson, la cadence de leurs mots s’emballe, leurs voix ne se relayent plus uniquement, elles se répondent, elles s’entremêlent : l’alternance devient un ensemble, la singularité se rejoint en nationalité.

Je suis l'excellence, l'élégance ou l'espérance d'une naissance
Ces campagnes dans l'silence, ces grandes villes immenses et denses
Je suis, un peu de moi et beaucoup des autres quand j'y pense
Je suis, la France

Le final de cette chanson est un ensemble de mots innocents, toutefois heurtés par l’engagement. Dans ce titre, les mots semblent piégés par la réalité qu’ils contiennent tout en étant libres de dénoncer grâce à l’aisance et la détermination avec lesquels ils sont récités. C’est un réquisitoire qui devient un hymne qui restitue les valeurs de la constitution française : liberté, égalité et fraternité.

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La Cour des grands

BigFlo et Oli
Polydor,
2016
74:36 minutes