Les universités populaires initiées par le philosophe Michel Onfray ont essaimé vers d’autres lieux et d’autres espaces. Ainsi, l’université populaire du Théâtre investit-elle les murs du Centre culturel d’Uccle pour trois soirées (gratuites) passionnantes.

Le lundi 17 mars 2014, à 20 heures, nous étions présents au CCU. Pour l’ouverture d’un mini-cycle. Trois dates pour quatre spectacles, proposés par le Théâtre populaire de Michel Onfray et Jean-Claude Idée, soutenu par le Magasin d’écriture théâtrale (dudit Idée). La première soirée promettait : L’innocence du devenir ou la vie de Friedrich Nietzsche.

Une soirée joliment découpée. Une première présentation/ouverture par Jacqueline Rousseaux. Dont il faut saluer les efforts (d’organisatrice) et le talent (d’animatrice). Car, ces dernières années, elle a secoué la commune la plus bourgeoise de Bruxelles pour multiplier les réalisations en faveur des lettres belges, de la culture. Soirées/interviews dévolues aux écrivains et éditeurs (« Enlivrons-nous »). Festival du livre belge (en novembre). Et maintenant… Onfray, qu’on aurait plus attendu à Saint-Gilles ou Ixelles. Cliché ! Vive l’ouverture ! (NDLA : C’est le cas de le dire !).

Deuxième présentation, par Jean-Claude Idée. Qui nous rappelle qu’un premier mini-cycle avait été organisé ici même en juin 2013. Six lectures-spectacles sur quatre jours. Qui nous amène au cœur du projet citoyen mûri avec Onfray. Une extension du projet philosophique primordial. Le but ? Former des communautés philosophiques éphémères. Le comment ? En proposant des leçons-spectacles autour d’un thème. Qui fera sens. Quid de celui d’Uccle ? Quatre génies persécutés. Nietzsche, qui n’avait pour ainsi dire ni élèves ni lecteurs, marginalisé par la maladie, des théories trop audacieuses. Hugo, le géant des lettres françaises, obligé de s’exiler pour échapper à Napoléon III. Madame du Châtelet, brillante physicienne, et Sophie Germain, qui aida Eiffel à élever sa tour, boudées pour leur sexe, refoulées loin des honneurs mérités.

L’idée… d’Idée ? La résonance du thème, à travers les différents cas, induit un supplément/élargissement de réflexion. On réfléchit sur une représentation puis une autre, mais une plus-value émerge. D’où le souhait d’une fidélisation du public.

La pièce peut commencer. Avec un brillant casting. Jean-Claude Frison et Yves Claessens vont se relayer pour jouer Nietzsche. Alexandre von Sivers est de la partie, Annette Brodkom, Pierre Pivin, Nejma Ben Brahim, Laura Noël et Simon Willame tout autant.

Mais de quoi s’agit-il ici ? D’une adaptation d’un scénario conçu par Michel Onfray autour de la vie du grand philosophe allemand. Qui va nous mener de l’enfance jusqu’à l’internement final, la folie, la mort prématurée. En passant par des moments hautement significatifs. De ses admirations pour Wagner et Schopenhauer à leur détestation. De ses mésaventures comme professeur sans élève, écrivain sans lecteurs à la rencontre de Lou Salomé, son goût pour la montagne, la création du philosophe-poète emblématique Zarathoustra, l’atroce maladie, la hideuse trahison de sa sœur, qui travestira son œuvre, transformant un ennemi irréductible des antisémites en… gourou d’Hitler et du nazisme.

Nietzsche. Un modèle pour Onfray et on le comprend. Nietzsche, comme Socrate, ne cherche nullement à imposer une idéologie qui aurait réponse à tout. Non, il apprend à mieux penser. Dans un monde où, aujourd’hui comme hier, le plus grand nombre « préfère un mensonge qui sécurise à une vérité qui inquiète » (NDLR : propos d’Onfray recueillis par Stève Polus dans le Wolvendael de mars 2014). Le Grec osait poser toutes les questions et tout critiquer, il en est mort, suicidé. L’Allemand, lui, s’attaque à tous les conformismes, à toutes les timidités, il nous enjoint d’entreprendre. De chercher le vrai « par-delà le Bien et le Mal ». Quitte à se contredire parfois, quitte à… tuer Dieu. Et beaucoup d’autres fantômes.

Or. Ce scénario, nous l’avions découvert un an plus tôt. En effet, Maximilien Le Roy, un dessinateur/illustrateur, en avait déjà proposé une adaptation. Sous la forme d’un roman graphique. Publié aux éditions du Lombard. Qui (NDLA : là aussi, halte aux clichés !) ont déserté les sentes (NDLA : toute allusion à l’ancien directeur éditorial et scénariste actuel de Thorgal serait purement fortuite !) du classicisme jadis de mise au mythique numéro 7 de l’avenue Paul-Henri Spaak (NDLA : oui, le bâtiment dominé par la figure aérienne de Tintin et Milou).

Revenons à la pièce. Le pari est audacieux. Nous ne sommes pas dans un film, et le metteur en scène (Jean-Claude Idée) ou en espace, comme il se définit lui-même, évacue tout décor. Pour chaque scène, que l’on soit à l’université ou en montagne, il faut imaginer, reconstituer. Et cela se fait sans mal, sans frustration, tant le texte est parlant, vibrant. Nul besoin d’artifice. Du théâtre dénudé. Et l’on songera un instant à ce que Lars von Trier avait osé dans Dogville (NDLA : ce film où les décors sont dessinés à la craie sur le sol). Même le passage de témoin entre les deux comédiens interprétant Nietzsche s’accomplit sans heurt. C’est une fête du mot, de la phrase, de la sentence qui porte, qui investit et bouscule. Et on est fasciné par le travail d’Onfray, qui a su tirer la quintessence d’une œuvre philosophique pour en distiller des aperçus fracassants.

Du texte ? Mais ça joue aussi. Et le ballet des comédiens nous emporte. Ou leur grâce (superbe Laura Noël !). Comme dans une comédie virevoltante, chatoyante. À tel point qu’on rit, un peu, beaucoup, à la folie. Et on se surprend, embarrassé, à rire d’un sujet si sérieux. Tudieu ! Des idées sur le sens de la vie ! La maladie et les échecs (si injustes !) du héros ! Et… on rit !

Soudain, j’ai eu une révélation. Une illumination.

Un scénario. Deux adaptations. Un même point de départ. Les mêmes scènes et les mêmes dialogues (à l’exception de minimes différences). Or. Nous n’avions jamais ri en lisant Le Roy. Nous avions été profondément ému par les malheurs du philosophe, nous avions lu et relu gravement plusieurs passages, nous avions rêvé longuement sur d’autres. Donc. Le même scénario pouvait nous tirer dans des directions différentes, nous offrir des sensations et des réactions différentes. À partir d’interprétations. D’interprétations créatives, contrastées. La recréation de l’interprétation ! Le dessinateur avait dramatisé de manière bouleversante par le choix des gros plans, des couleurs, des séquences, en réduisant ou en agrandissant des cases, en y instillant du silence, de la douleur, de la solennité. Les comédiens, eux, jouaient et déclamaient, avec tant de verve qu’on glissait parfois vers le deuxième degré, un humour noir féroce.

Un exemple ? Cette scène où l’éditeur de notre héros tente de lui démontrer qu’il n’est pas fait pour… écrire, vendre des livres, philosopher. Des pages hallucinantes :

[…] L’éditeur : Vous sous-titrez « Un livre pour tous et un livre pour personne ». L’éditeur que je suis aimerait que ce soit un livre pour tous, mais il voit bien que c’est un livre pour personne !
[…] Nietzsche : […] je renonce à mes droits d’auteur…
L’éditeur : Mais vous ne renoncez à rien ! Vous n’avez touché aucun droit d’auteur…

À droite (NDLA : dans la BD), notre cœur se serre. À gauche (NDLA : dans la pièce), nous rions, emportés par la dynamique de la salle.

Étonnant.

La représentation s’achève. Elle a duré plus d’une heure. La performance générale était formidable et l’assemblée, très nombreuse, a beaucoup applaudi. Une pause, un verre et une grande partie des spectateurs reviennent jouer la troisième mi-temps. Celle du débat. Avec Michel Onfray himself ? On l’a espéré. Car Skype peut accomplir des miracles, et le Français, depuis Rouen, au sortir d’une nocturne de son université populaire, débarque parmi nous. Répond aux premières questions du public. Hélas, quelques défaillances techniques s’invitent. La communication devient intermittente, Jean-Claude Idée, ses deux Nietzsche à ses côtés (Frison et Claessens), devra assumer les questions qui fusent encore.

La deuxième représentation a eu lieu le jeudi 27 mars (NDLA : un imprévu nous en a écarté). Hugoethe. De Jean-François Prévand. Deux figures-phares du romantisme allaient confronter leurs conceptions de la société, de l’Europe.

Il n’est pas trop tard pour (très) bien faire. Les troisième et quatrième représentations se dérouleront le dimanche 27 avril 2014.

À 17 h 30, « Monsieur » Sophie Germain, de Norbert Aboudharam (annoncé présent), avec Lisa Debauche et Alexandre von Sivers.

À 19 h 30, Discours sur le bonheur, d’Émilie du Châtelet (oui, l’amie de Voltaire), avec Anne Deleuze et Yvan Varco.

Et n’oubliez pas le principe de ces manifestations citoyennes : les places sont gratuites ! Mais songez à réserver (02 374 64 84, de 11 h 30 à 17 heures, sauf le dimanche) !!

http://www.espace-livres.be/Michel-Onfray-apres-la-philosophie?rtr=y
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