critique &
création culturelle

Triangle of Sadness

la croisière s’insurge

Après Force Majeure en 2014 et The Square en 2017, le cinéaste suédois, Ruben Östlund, revient cette année avec Triangle of Sadness (Palme d’Or 2022) : un bad trip poétiquement tragi-comique qui ravira les plus nihilistes d’entre nous.

Actualité oblige, le début de cette décennie est incontestablement l’ère de l’exutoire balnéaire. Il n’y a qu’à jeter un œil aux productions sérielles de ces derniers mois : The White Lotus , The Resort , ou encore Succession saison 3. Mais bien loin de La croisière s’amuse , ce vent de fiction estivale s’attaque à la lutte des classes et renchérit sur la critique sociale, plus caustique et sordide que jamais. Entre le hashtag revendicateur #EatTheRich (sur Twitter ou TikTok) et le succès de nombreuses séries de téléréalité bling-bling ( Selling Sunset ou Kardashians, entre autres), quelque part entre hate watch et guilty pleasure , le zeitgeist post-pandémique semble tiraillé entre hargne révolutionnaire et escapisme voyeuriste. Et quoi de mieux pour s’amuser de cette humeur paradoxale qu’une satire pipi-caca sur yacht de luxe.

Triangle of Sadness frappe premièrement dans le milieu de la mode. Avec une critique des inégalités et du nouveau riche pseudo-conscientisé, Östlund est loin de faire dans la subtilité. Les curseurs « cynisme » et  « ironie » sont déjà sur 11. Une entrée en force, un peu longue, mais particulièrement divertissante et bien ficelée, qui met en lumière deux jeunes talents comiques : Yaya (jouée par Charli Dean ) et Carl (Harris Dickinson). On pourrait se laisser convaincre par les faux airs de The Neon Demon , mais Östlund change rapidement de cap pour plonger dans l’humour « de bas étage » à la Farrelly : un virage plus que bienvenu en ces temps d’austérité et de torpeur collective1 .

Structuré en trois chapitres, le film dynamise le choc des cultures : entre bourgeoisie et prolétariat, influenceur et vieille fortune, satire d’art et d’essai et humour potache. Et c’est dans le deuxième chapitre, « le yacht », que le propos du film prend tout son sens. Une pléthore de personnages plus exubérants les uns que les autres ironise avec hardiesse la lutte des classes ainsi que le célèbre dicton « le client est roi ». On y retrouve notamment Oliver Ford Davies en vendeur d’armes indécrottable, Zlatko Burić en magnat de l’agro-alimentaire russe, et Woody Harrelson, vous l’aurez deviné, dans le rôle du capitaine alcoolique je-m’en-foutiste. Et en effet, lorsque ce melting-pot capitaliste (à peine dystopique) se retrouve frappé par une tempête provoquant des éruptions corporelles virulentes, on est quelque part au croisement entre le Capitole et Zombieland ; seulement un poil plus baroque.

Östlund s’en donne à cœur joie dans des scènes exponentiellement plus surréalistes et nauséeuses avant de culminer de manière explosive (dans tous les sens du terme) dans un chaos dantesque – une tournure d’ailleurs soulignée par la réalisation, propre et carrée, qui n’hésite pas à sortir de ses gonds lorsque les éléments se déchainent (estomacs sensibles s’abstenir). Le malaise comique se transforme en exorcisme prophétique. L’hyperstimulation sensorielle et la dynamique de surenchère fonctionnent en synergie. Et le plaisir y est : voir ces crapules opportunistes et élitistes agoniser dans d’immondes circonstances est, on peut le dire, jubilatoire. En somme, le film fait recours à un prévisible éclatement des hiérarchies sociales par un retour au microcosme primitif (cette fois matriarcal). C’est un renversement de rôles quelque peu conventionnel au genre catastrophe qui, sans grande surprise, apporte un retour de flamme poétique plutôt jouissif. Et c’est ça, d’ailleurs, le sentiment général – plutôt jouissif, mais sans grande surprise…

Malgré l’attrait du « mauvais goût » acerbe et maximaliste, narrativement, il nous reste un goût de trop peu. Et cela se ressent dans le conflit principal. En dépit de la véracité ludique des dialogues et des running gags sympathiques, il y a des dissonances dans le traitement et le développement des personnages. Le jeune couple d’influenceurs jouit d’un chapitre entier à leurs noms, avant d’être complètement délaissé vers le milieu du film ; tandis que la véritable protagoniste du film, elle, n’apparait que dans le 3e acte – un déséquilibre qui aurait mérité d’être corrigé afin de marquer le commentaire social du film. Ces approximations ne sont pas non plus atténuées par le discours politique parfois péniblement explicite. Le clash entre capitaliste russe et marxiste américain est certes amusant, mais a tendance à tirer sur le réchauffé lourdingue assez rapidement.

Entre carnage nihiliste et tragi-comédie grotesque, Triangle of Sadness échoue inévitablement dans la résolution de ses conflits. Incapable de pleinement condamner l’ultra-riche et la dynamique d’exploitation, et quelque peu confiné dans la moquerie grossière, Östlund ne tranche jamais vraiment. Le résultat est une critique sociale, pertinente, mais pas complètement aboutie, et encore moins révolutionnaire. Et pourtant, c’est peut-être ça, l’ultime succès du film : nous jeter allègrement à la dérive dans une spirale destructrice, sans issue, sans repentir et sans prétention moraliste aucune. Après tout, c’est une comédie satirique et politique, mais une comédie avant tout. Alors, pourquoi pas simplement se délecter du plaisir chaotique de l’effondrement du capitalisme tardif ? Décompte fait du mal de mer, c’est un oui.

 

Triangle of Sadness

Écriture et Réalisation : Ruben Östlund

Avec Charlbi Dean, Harris Dickinson, Vicki Berlin, Dolly De Leon, Woody Harrelson

Suède, France, Royaume-Uni, Allemagne, Turquie, Grèce – 2022

147 minutes

Voir aussi...