Alizé Meurisse, artiste complète et écrivaine connue entre autres pour sa collaboration avec les groupes Babyshambles et Second Sex, sera toute la semaine dans la galerie. Elle nous fait également le plaisir de répondre à quelques questions. Parisienne et Londonienne dans l’âme, Alizé présente un art constitué de sublimes enchâssements, de déshabillés chaotiques, de contours évocateurs, de dripping et autres collages.

Depuis combien de temps êtes-vous plasticienne et à quelle forme d’art vous êtes-vous adonnée en premier lieu ?

J’ai toujours dessiné, j’adore les couleurs, j’étais fascinée par les boîtes de feutres et de crayons de couleurs, et les nuanciers de maquillage dans les parfumeries. À douze ans, j’ai commencé un atelier de peinture à l’huile et découvert le travail de Matisse. À l’époque, j’aurais voulu être peintre et je regrettais de ne pas être née à la Renaissance ou au début du XXe siècle (évidemment, en tant que femme, ça n’aurait pas été si simple). Je n’ai pas travaillé à l’huile ou sur de grands formats depuis longtemps, mais j’espère un jour avoir l’espace et le temps de retrouver cet oubli de soi, cette concentration toute particulière.

Auriez-vous quelques mots choisis afin d’expliquer aux lecteurs de Karoo votre approche des arts visuels ?

En tant qu’autodidacte, j’ai du mal à mettre la pensée avant le geste, ou du moins je suis plus dans le plaisir de faire quelque chose avec mes mains. C’est la pratique qui compte. Ensuite, avec le temps, on fait le tri de ce qui vaut le coup et de ce qu’on jette.

Votre processus artistique est-il instinctif et spontané ou avez-vous dès le départ une vision globale du futur travail achevé ?

Oui, très spontané. Parfois il y a des périodes calmes, comme si je n’avais pas l’énergie de créer et puis ça revient, comme les marées.

Vous êtes également auteure à succès. Dans quelle mesure ces deux activités entrent-elle en interaction dans la globalité de votre travail ? Sont-elles totalement séparées l’une de l’autre ou au contraire complémentaires et portées sur les mêmes zones d’exploration artistique ?

Ha ha, je ne pense pas qu’on puisse me poser l’étiquette « à succès » ! Il s’agirait plutôt d’un « succès d’estime » comme on dit, ça reste assez confidentiel. Je pense que tout est lié : à la base, il y a la pulsion de création, l’enthousiasme et l’envie de mettre la main à la pâte ; et puis chaque impulsion trouve le canal le plus favorable à son expression. Du coup les choses se croisent et se répondent. C’est une manière d’être au monde, de s’y rapporter et de le digérer.

Vous arrive-t-il désormais de concentrer votre temps davantage sur l’écriture et moins sur la peinture et le visuel ?

Il y a une question d’espace aussi ! Pas besoin d’atelier pour écrire, il suffit d’un crayon ou d’un ordi portable. Mais oui, le travail sur un roman est un travail de longue haleine, contrairement à la spontanéité qu’il peut y avoir dans le dessin, le collage ou le poème ; la fulgurance d’un instant qui se cherche et qui se trouve. Le roman demande une longue élaboration, et de la persévérance pour en venir à bout. Il faut avoir une grande liberté dans les premiers jets, de l’intransigeance pour tout remettre en question, et trouver la foi pour venir à bout des doutes.

Dans le cadre de votre exposition parisienne « Give the Game Away », vous avez comparé vos collages à des poèmes. Les aspects mystiques et cryptés souvent associés à la pratique poétique sont-ils également au centre de votre démarche ?

Oui, je pense qu’il y a une électricité de l’ordre de l’association d’idées et de la correspondance poétique. Mais pas nécessairement de volonté de crypter (au sens de rendre illisible dans l’immédiat). Il s’agirait plutôt d’ouvrir des perspectives et les possibilités d’interprétation. Il y a des strates de sens, des jeux d’écho. Mon dernier roman, Ataraxia, est construit sur une esthétique très proche de cette pratique-là : les épaisseurs de sens, l’écho, le sens qui se tisse comme une toile d’araignée ou le World Wide Web. Le sens reste ouvert, le livre n’est ni monolithique ni univoque, il y a du jeu.

On remarque, pour pousser cet aspect plus loin, l’incrustation fréquente d’extraits de textes manuscrits au sein même de vos compositions. Ceux-ci sont-ils guidés par des procédés d’écriture automatique et donc régis par un caractère aléatoire ou sont-ils soigneusement choisis afin de mettre en lumière un aspect précis de l’œuvre ?

Il y a un aspect automatique, et en même temps je fais confiance à l’instinct. La juxtaposition crée du jeu. S’il se passe quelque chose, c’est que ça fonctionne.

Vous associez également la déclamation de poésie à votre travail de photographe et d’artiste dans des vidéos très dépouillées et dans un style DIY1. Paul Eluard semble notamment faire partie de vos favoris. L’écriture poétique fait-elle encore partie de vos activités régulières et projetez-vous un jour la publication d’un recueil ?

J’ai fait une sorte de cut-up avec les mots d’Eluard, oui. J’aime beaucoup la poésie : j’ai souvent de petites bribes de phrases qui me viennent, que je tourne et retourne dans ma tête (ou sur une note d’iPhone). J’aimerais beaucoup publier un recueil, voire un recueil illustré (je l’ai déjà un peu fait, mais en version DIY justement). L’idée de travailler sérieusement sur un livre avec texte et images me plaît beaucoup. J’adore le papier et les livres, et ce que l’on peut raconter avec la mise en page.

À travers les explications que vous donnez dans le cadre de cette même exposition « Give the Game Away », on entend la notion récurrente de « déverrouillage », d’énigme à résoudre. L’un de vos romans est titré Roman à clefs : oserais-je en conclure qu’il s’agit là de l’une des idées qui sous-tendent votre travail ?

Oui, l’idée des « portes de la perception », j’imagine (Alice’s Adventures in Wonderland, etc). La clef, c’est presque une paire de lunettes ou une nouvelle paire d’yeux pour voir les choses différemment, de l’autre côté du miroir, soulever le voile, le rideau de théâtre...

Quels sont vos matériaux de prédilection lorsqu’il s’agit de peindre ou de dessiner ? Y a-t-il des matières ou des techniques auxquelles vous associez une symbolique ou un sens particulier ?

Tout ce qui me passe sous la main, qui ne demande pas trop d’espace et qui soit relativement simplement à utiliser. Papier et crayon. Papier déchiré/découpé. Encre, feutres. Machine à écrire. Je fais avec les moyens du bord. On a toujours envie de plus d’espace pour pouvoir varier les techniques, mais les contraintes ont du bon aussi.

On sent fréquemment dans vos toiles un intérêt pour la géométrie des corps, jusqu’à parfois n’en plus distinguer que la silhouette partielle. Je me permets de sélectionner deux œuvres que j’affectionne : Fumée et C’mon Baby Light my Fire. Le but est-il ici de brouiller les indices de la représentation humaine afin d’en explorer les effets ?

Oui, je pense que j’aime bien partir du réel, même si c’est pour s’en éloigner, avec des ombres ou des silhouettes. Il me semble que même lorsque mes dessins sont très « réalistes », je m’attache plus à la trace de la main sur le papier, au geste, au style, au tremblement (qui laissent la place à l’erreur), qu’à quelque chose de trop propre et mécanique.

Les thématiques de l’érotisme et de la passion amoureuse sont très présentes, tout particulièrement dans vos collages. Souhaitez-vous évoquer l’acte pour lui-même et le plaisir engendré ou vous en servir pour faire appel à quelque chose de supérieur ?

Pour les collages, je travaille avec des images préexistantes donc je pense que c’est une manière de me réapproprier ces représentations du corps, utiliser ces images comme matière artistique c’est peut-être une manière pour moi de moins subir (ou en tous cas de digérer/transformer) l’objectification omniprésente. La forme humaine m’intéresse particulièrement. Et le vivant, l’organique en général (animal, végétal, minéral). Et pour ce qui est de l’amour, il s’agit certainement d’une autre clef, une autre porte de la perception : l’autre, l’alter ego qui est un miroir et reste un mystère. Et puis c’est une question d’électricité comme l’humour ou la poésie, une question d’alchimie.

De nombreuses variations sur le sexe féminin m’ont notamment interpellé et l’on pourrait, malgré les quelques années d’écart, faire le lien avec la très actuelle mouvance féministe qui met la vulve à l’honneur (Vagina Guérilla étant un exemple parmi d’autres). Vous inscririez-vous dans un engagement politique semblable ?

Oui, je me considère comme féministe, la solidarité féminine me tient à cœur. Je pense que ça a un impact sur mon art, même si je ne suis pas sûre que le travail lui-même soit suffisamment univoque pour être considéré comme engagé ou militant.

Vous avez collaboré avec plusieurs artistes musicaux (exemple : les jeux sanguins de Peter Doherty pour l’artwork de son album solo Grace/Wastelands). Cette perspective de collaboration change-t-elle la donne en amont de la réalisation des œuvres ?

Pour Grace/Wastelands, il n’y a pas eu de commande : j’ai peint cette toile seule chez moi, ça lui a plu, il l’a utilisée comme pochette d’album.

Dans le cadre de ces collaborations artistiques où l’amitié entre en jeu, vous fonctionnez donc plutôt par carte blanche ?

En général c’est plutôt carte blanche. Mais j’aime les échanges, les suggestions, l’émulation.

La période britannique de votre vie ainsi que cette image de « photographe du rock’n’roll » qu’on vous connaît continuent-elles d’inspirer votre production actuelle ?

J’adore la langue anglaise, Londres et l’Angleterre en général. J’ai envie d’écrire un roman en anglais et éventuellement de retourner y vivre.

Quels sont vos projets du moment ? Des expositions à venir ?

En ce qui concerne l’écriture, je viens de publier mon quatrième roman en janvier, donc il faut toujours un petit bout de temps avant qu’un nouveau livre émerge clairement (au début, ça tâtonne). Et pour la prochaine expo, je n’ai pas encore de date, je commencerai à y réfléchir sérieusement dès que j’aurai accumulé un travail suffisamment conséquent et cohérent pour le montrer.

Un petit conseil final pour nos lecteurs désireux de se lancer dans une activité artistique régulière et reconnue ?

Se lancer tout simplement ; la pratique artistique régulière est une satisfaction en soi, la reconnaissance, c’est la cerise sur le gâteau.

Et persévérer.


  1. Do it yourself.