L’Opéra et le théâtre Thang Long se trouvent à quelques minutes à pied l’un de l’autre. Le premier, témoin privilégié de l’histoire contemporaine, accueille des concerts, des opéras et des ballets. Le second entend perpétuer la tradition des marionnettes aquatiques et attire des hordes de touristes. Présentation de deux institutions musicales majeures de la capitale vietnamienne.

Sous les balcons de l’Opéra

Situé au cœur du quartier français, au bout d’une longue avenue rectiligne bordée d’immeubles hauts, l’Opéra de Hanoï présente une façade jaune nettement plus sobre que celle de l’Opéra Garnier, dont il est pourtant largement inspiré. De moindre envergure que le monument parisien, il nécessita tout de même dix années de travaux, émaillées de nombreux scandales financiers. C’est en 1911 que la construction, finalement achevée, ouvre au public sa grande salle dotée de près de 900 sièges répartis sur trois niveaux.

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Durant la période coloniale, l’Opéra accueille uniquement des troupes d’artistes occidentaux qui interprètent des œuvres issues du répertoire européen. Le public est essentiellement composé de Français, mais aussi, dans une moindre mesure, de Vietnamiens aisés. Destinée à célébrer la culture et le mode de vie de la métropole, cette entreprise coloniale constitue un moyen, pour les autorités locales, de renforcer leurs liens avec l’Europe. Comme l’explique le musicologue américain Michael E. McClellan, le succès n’est pourtant pas au rendez-vous :

Malheureusement, des problèmes de transport, des coûts prohibitifs et l’indifférence des Vietnamiens ont contribué à souligner davantage l'isolement de Hanoï. Au Vietnam, l’Opéra a rendu encore plus visibles les distances — physiques, sociales et culturelles — qui séparaient la colonie de la France1.

À partir de 1940, le pays est occupé par les Japonais. Des représentations de pièces et de concerts joués par des troupes nipponnes sont alors organisées. Après guerre, l’Opéra est un témoin privilégié des événements qui agitent le pays. En 1945, dans le contexte de la Révolution d’Août qui conduira à la prise du pouvoir par le Viet Minh, de nombreuses manifestations ont lieu sous ses balcons. Rouge vif, le drapeau national est même hissé au deuxième étage du bâtiment. C’est également sous son toit que l’Assemblée nationale de la République démocratique du Vietnam se réunit pour la première fois en mars 1946 et que, quelques mois plus tard, elle adopte une constitution.

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Avec l’indépendance, l’Opéra se met à accueillir des œuvres de compositeurs vietnamiens (Do Nhuan, Luu Huu Phuoc, Dang Huu Phuc, etc.), ou originaires du pays (Nguyen Thien Dao). En 1960, la musique occidentale effectue un retour remarqué avec Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Souffrant des épreuves du temps, le bâtiment a été rénové en 1997 à l’occasion du Sommet de la francophonie. Aujourd’hui, l’institution hanoïenne offre une programmation qui mêle concerts, opéras et ballets. Parmi la vingtaine de spectacles proposée en 2013, signalons l’interprétation de la Neuvième Symphonie de Beethoven, les 26 et 27 décembre derniers, par l’Orchestre symphonique du Vietnam. À cette occasion, le chef japonais Honna Tetsuji a dirigé un ensemble multinational, avec des chanteurs vietnamiens, mais aussi venus de Chine, de Taiwan et de Corée du Sud. Au cœur de ces échanges culturels, il ne fait pas de doute que l’enjeu de l’intégration dans la région de l’Est asiatique occupe une place de premier plan.

Marionnettes aquatiques

À dix minutes à pied de là, le long du lac Hoan Kiem, le théâtre Thang Long propose des créations musicales bien différentes, issues du folklore vietnamien. Né entre le XIe et le XIIe siècle dans la région du delta du fleuve Rouge, l’art populaire des marionnettes sur l’eau serait dérivé des rites d’invocation de la pluie par les cultivateurs de riz. Chaque représentation se déroule devant un bassin d’eau sur lequel des marionnettes en bois se déplacent au rythme d’une musique traditionnelle. C’est ainsi que l’on assiste à une succession de tableaux de la vie quotidienne et de légendes populaires où se côtoient animaux et créatures mythologiques, personnages historiques et paysans.

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Au terme de la représentation, le spectateur se pose immanquablement cette question : comment est-ce seulement possible ? De quelle façon les marionnettes sont-elles actionnées ? À demi-immergés dans une eau sombre qui dissimule la machinerie sous-jacente, les marionnettistes sont cachées derrière un rideau de bambous. De là, ils contrôlent leurs pantins, dont les membres et les têtes s’articulent, à l’aide d’un système compliqué de fils et de perches. Parfois, ils peuvent même leur faire cracher de l’eau ou du feu.

Quasiment disparus dans les années 1960, les spectacles de marionnettes aquatiques connaissent depuis un second souffle. Le théâtre Thang Long participe de cette tendance. Fondé en 1969, il compte actuellement quarante-deux marionnettistes, accompagnés par un orchestre de douze instrumentistes. Durant toute l’année, quatre ou cinq représentations ont lieu chaque jour, sans interruption, et des tournées internationales sont régulièrement programmées. Cette performance lui a récemment valu d’être distingué par l’Organisation des records d’Asie. Presque toujours comble, la salle accueille un public essentiellement constitué de touristes, parfois directement déposés à l’entrée par des autobus. Comme du folklore d’aéroport et de kiosques à souvenirs, l’authenticité n’est pas sans revêtir un caractère un peu artificiel, un peu contrefait, mais cela permet tout de même de retrouver sur scène les paysages typiques du Vietnam, faits de rizières et d’eau.


  1. « Performing Empire: Opera in colonial Hanoi », Journal of Musicological Research, 2003, www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/01411890305920#.UtePbfaDps5