Jusqu’au 26 février 2019, la Fondation Boghossian propose aux visiteurs de s’interroger sur la notion de frontière. Beyond Borders présente une sélection d’artistes contemporains européens et provenant du monde arabe. Leurs œuvres forment un parcours doux et exigeant dans ce bel écrin qu’est la Villa Empain.

Les frontières ici ne sont pas percutantes. Elles nous frôlent. Parfois discrètement, parfois avec un peu plus de rugosité. Elles sont pourtant présentes en nous et autour de nous. À l’heure du Brexit et du chaos européen face aux questions liées aux migrations, ces questions restent aujourd’hui déterminantes. Il y a ces lignes d’arrêt constamment médiatisées, il y a nos petites frontières, bulles que l’on considère parfois comme la normalité et qu’on a des difficultés à percer.

De gauche à droite : Tony Cragg, Wirbelsäule/Articulated Column, 1997 ; Markus Hoffmann, Zirkon Kompass, 2015 ; Jaume Plensa, Untitled, 1996 ; Jannis Kounellis, Untitled, 1996.

Interlude bruxellois

Pour nous rendre à la Villa Empain, nous avons emprunté le tram 25, à partir de la gare du Nord. Un trajet d’une cinquantaine de minutes. Il traverse notamment Schaerbeek et Etterbeek et s’est terminé à l’arrêt Marie-José, dans l’élégante commune d’Ixelles. Lors de ce voyage, les visages se sont succédé, par groupes, affichant une étonnante homogénéité. Entre la gare du Nord et Meiser, les portes s’ouvrent pour laisser entrer une population presque entièrement « d’origine étrangère » comme on a l’habitude de l’appeler. Entre Meiser et Ixelles, les visages se font plus pâles et les conversations s’entendent, pour la plupart, en français, enanglais et en néerlandais. Les uns quittent quasi inévitablement le voyage là où les autres l’entament.

Taysir Batniji, L’homme ne vit pas seulement de pain #2, 2012-2013.

Variété et homogénéité

Arrivés à la Fondation Boghossian, c’est un autre voyage qui commence. La grande force des expositions qui y sont présentées, c’est le mariage de la variété et de la cohérence. Les œuvres ne se succèdent pas, elles dialoguent, permettant au visiteur de faire des liens de manière intuitive. Un autre atout, c’est indéniablement la Villa Empain elle-même, bijou de l’architecture Art déco situé sur la prestigieuse avenue Franklin-Roosevelt. Entrer dans la Villa Empain est déjà une expérience. Les inconditionnels de Francis Scott Fitzgerald penseront que la maison aurait abrité avec bonheur les fantaisies de Gatsby le magnifique. Les vitraux, les mosaïques, les marbres, le puits de lumière de la pièce centrale, l’immense baie vitrée donnant sur une grande piscine et une pergola… difficile de rêver meilleur espace d’accueil pour les travaux d’artistes. Chaque ancienne pièce de vie devient galerie.

Bady Dalloul, Discussion Between Gentlemen, 2016.

Pour Beyond Borders, le voyage commence dans le grand salon, avec des savons. Ceux employés par Taysir Batniji. Cet artiste né à Gaza y a inscrit quelques phrases de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les textes de lois sont fragiles, friables et peut-être pas si immuables. Dans l’ancienne salle à manger de Louis Empain, le regard est à la fois accroché par les rondeurs de l’imposante sculpture en bronze du britannique Tony Cragg et par les sabliers de Markus Hoffmann qui garnissent le plafond. Les frontières sont parfois visibles, parfois politiques, parfois géographiques. Les cartes topographiques sont les supports choisis par Bady Dalloul et Ali Cherri. Le premier filme des mains traçant des lignes sur une carte pour ensuite mieux les effacer ; le second, quant à lui, les noircit à l’encre et au fusain. Le premier interroge sur la logique historique du tracé des frontières, le second nous fait perdre nos repères et nous confronte à une autre vision du monde.

Stars

Un peu plus loin, dans l’ancienne chambre d’enfants, on est fasciné par l’éclair de génie monochromatique signé Anish Kapoor. Une forme ronde d’un bleu intense, hypnotique, qui nous donne littéralement envie d’y plonger le visage (le signal d’alarme retentissant, lorsque vous vous en approcherez de trop près, vous en dissuade vite). Dans la même salle, Jan Fabre sort son épée. Elle apparaît à la manière d’un négatif photographique, sur une immense page entièrement couverte de lignes griffonnées au stylo à bille bleu.

Anish Kapoor Innes, Untitled, 1998.

Coup de cœur féminins

L’identité, l’appartenance, l’intérieur, l’extérieur… Voilà les quelques mots qui nous viennent encore à l’esprit pendant notre parcours. Et un peu de laine, un papillon et un oiseau. Il y a cette toile qui représente un paysage, recouverte entièrement de fils de laine par l’Italienne Lara Favaretto. Il y a la fontaine du papillon, mécanisme délicat issu de l’imagination de Rebecca Horn et cette petite pie qui s’attaque à une sculpture et en mange une partie, poésie de la Nord-Irlandaise Claire Morgan. Pour ne jamais oublier qu’au-delà des frontières, il y a la liberté.

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Beyond Borders

À voir du 6 septembre 2018 au 24 février 2019
À la Fondation Boghossian