Camille Leherpeur est un jeune artiste plasticien, qui se revendique européen : il a grandi à Paris, puis a étudié à Bruxelles et à Londres. Ses performances, ses sculptures et ses dessins explorent l'Histoire et les histoires de nos sociétés humaines à travers les âges pour interroger nos modes de vie en commun.

Découvrez les œuvres de Camille Leherpeur dans la galerie Karoo.

Ton univers est rempli de personnages et de créatures. Proviennent-elles toutes du même univers ou appartiennent-elles à des cosmogonies différentes ?

Je dirais qu’elles appartiennent toutes à l’univers de l’Histoire, de l’Histoire de l’art, de ce que les gens ont écrit. Je mets Pikachu à côté de Bhadrakali, je ne fais pas de distinction.

Tu cherches à travers ton travail à constituer un ensemble le plus syncrétique possible ?

Oui, j’essaie de présenter des histoires dans un souci d’égalité, d’indifférenciation. Mettre les figures sur le même pied, le même niveau. René Girard parle de l’égalité dans la Violence et le Sacré, mais lui met en garde contre l’égalité, car la différenciation permet selon lui d’éviter les conflits.

La nature. © Camille Leherpeur.

Du coup pourquoi aller contre ce penseur que tu sembles apprécier ?

Je pense qu’il y a plusieurs phases dans le travail. La première est une phase de melting pot, c’est un peu comme si on mettait toutes les histoires dans l’arène et on verra lesquelles sortiront grandies... ou plutôt celles qui agrègent le plus les autres à elles-mêmes.

Dans un second temps, ces agrégats se différencient, car leurs sources apparaissent comme non miscibles, c’est la phase de différenciation. Par exemple, j’ai du mal à voir des relations entre la mythologie nordique et l’Ancien Testament, mais peut-être est-ce parce que je les connais mal.

Heureusement, il te reste de nombreux domaines à explorer. Mais aujourd’hui quelles sont tes sources de prédilection ?

Je dois bien avouer que les textes sacrés comme l’Ancien et le Nouveau Testament et le Coran sont ceux me nourrissent le plus. Ils sont à l’origine de la plupart des cultures méditerranéennes, bien qu’il faille aussi ajouter la mythologie grecque qui me semble distincte et peu miscible.

Par ailleurs, l’actualité internationale a une influence conséquente sur les histoires que je raconte. Pour me distancier de l’actualité, j’observe l’historiographie qui a cours dans l’Ancien Testament et notamment dans le Livre des Juges, qui est un livre dit « historique » et qui raconte sans doute l’histoire à peu près véridique d’une guerre civile en Israël.

Fort de cette historiographie très distanciée, notamment par son caractère sacré, je cherche à ramener une forme de sacré dans la manière dont on raconte l’histoire ; contre l’instantanéité, je cherche à asseoir le temps. Et ainsi prendre du recul. Essayer de regarder de loin le temps présent, ne pas être dans une mode, une tendance.

Et donc ces enjeux se cristallisent à travers des personnages ?

Oui, des archétypes. Ils sont caractérisés par des objets ou des poses qui leur sont attribués dans l’imaginaire commun : le roi avec une couronne et un sceptre, le soldat avec une arme et des bottes.

Peux-tu nous en présenter certains ?

Le Roi, le Prêtre et le Bourreau forment un triptyque d’autorité, où je reprends notamment les regalia, insignes royaux utilisés depuis le Moyen Âge. Mais chacun porte sa part de ridicule ; cette part de ridicule s’exprime tout particulièrement dans les performances où j’incarne les personnages.

Cependant, comme ces personnages sont issus du creuset de l’imaginaire commun, ce qu’ils expriment n’est pas forcément parfaitement clair. Par exemple, le Prêtre tire son autorité d’un texte sacré, j’ai donc regardé différentes formes historiques existantes pour matérialiser ce dernier et qu’il soit réminiscent de ces formes (on parle de Pornography). Ce sont des choses qui me dépassent pas mal.

Le somnanbule. © Camille Leherpeur.

En ce moment, je travaille sur de nouveaux personnages et en particulier le Somnanbule. C’est celui qui cherche, qui ne sait pas, qui évolue dans le noir, qui tombe, qui se trompe, qui ne sort pas de cette sorte de transe qu’est le sommeil de « dormir debout ».

Et pour toi qu’est ce que représente ce « dormir debout » ?

C’est un truc avec Youtube, internet et la lecture automatique, la sédation que produisent les écrans et le trop-plein d’informations, une sorte d’abrutissement par la mauvaise hiérarchisation du trop-plein. Cette transe-là est une forme partagée par les dirigeants politiques (accès à une quantité d’informations qui dépassent l’entendement) et je pense que cela provoque, si on n’y prend pas garde, une transe de l’ordre du somnambulisme et une prise de décision inconsciente.

Peut-on dire que tu es un créateur romanesque, je veux dire que tu construis tes personnages par et pour leur psychologie ?

Oui, je fabrique ces archétypes avec la psychanalyse en tête. Mes personnages sont une analyse de ce qu’on ressent lorsqu’on prend cette place dans la société : qu’est ce que c’est qu’être le roi ou le prêtre ou le bourreau ? Comment pense-t-on dans ces situations sociales ? De plus, la psychanalyse se rapproche pour moi de l’archéologie car il s’agit de l’étude d’une stratification historique à l’échelle de l’individu.

Mais pour moi, le romanesque se lie aussi au romantisme pour des raisons historiques et étymologiques. Je ressens des liens que je n’ai pas encore parfaitement explicités, avec le mouvement romantique et Caspar David Friedrich en particulier. Le Voyageur contemplant une mer de nuages est une image qui a beaucoup d’influence sur ma pensée. Je pense qu’aujourd’hui la brume s’est dissipée et qu’on peut voir dans la nuit tombée de grandes enseignes lumineuses, rouges et vertes.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Gaspard David Friedrich, 1818.

Des liens entre le Voyageur de Friedrich et le Somnanbule ?

Je pense qu’ils sont antithétiques. Le Voyageur est au bord de la falaise, regarde mais ne s’avance pas, il contemple la vallée sans agir, alors que le somnambule agit sans voir directement.

Quels liens tous ces personnages, entretiennent-ils avec ta propre identité ? Peut-on parler d’autofiction ?

Oui en quelque sorte, mais je pense surtout à la forme du jeu de rôle. Dans une mise en scène de la vie quotidienne, on joue des rôles et à tour de rôle nous endossons différentes figures. On joue d’ailleurs ces pantomimes pour s’en méfier ; ainsi expérimenter le pouvoir de la parole du prêtre permet de remettre en perspective l’autorité religieuse.

Le rôle de l’artiste aujourd’hui est dans une situation bizarre, tout le monde peut faire des images et avoir l’autorité de les signer. Ce qui a été le domaine privilégié de l’artiste ne l’est plus du tout et donc l’artiste se réinvente. Ces personnages sont aussi des portraits de l’artiste en quête de positionnement social. On peut alors revenir à Proudhon et Courbet et s’interroger sur l’utilité sociale de l’art.

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Camille Leherpeur

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