Cet automne, nous partirons tous à la découverte de l'Indonésie grâce au festival Europalia. À cette occasion, Marie Ponçon a rencontré Bozena Coignet, l'une de celles qui rendent possible cette formidable passerelle entre les cultures.

Europalia nous entraînera donc cette année à la découverte de l’Indonésie...

À l’origine, Europalia a commencé avec l’Italie, ensuite il y a eu l’Angleterre, l’Allemagne… C’était assez prestigieux donc il y avait une certaine effervescence autour de ces événements. Mais comme l’Union Européenne ne s’agrandissait pas assez vite pour répondre à une programmation tous les deux ans, il a été décidé d’inclure d’autres pays, extérieurs à l’Union Européenne. Le public belge étant extrêmement curieux, il y avait une vraie une demande : le Japon et le Mexique ont tous les deux été d’énormes succès. Au fil du temps, le festival est devenu tout simplement une sorte de vitrine de pays qui nous sont éloignés et proches en même temps.

Le dernier en date, la Turquie, a aussi été un festival très fort à ce titre-là, et c’est le cas aussi de l’Indonésie : beaucoup de gens y vont en vacances, et on ne l’associe d’ailleurs souvent qu’à Bali, alors que c’est un pays si vaste, si peuplé et si complexe.

 

Comment se déroule concrètement l’organisation du festival ?

Il n’y a pas vraiment de règle : souvent les pays se proposent d’eux même et leur candidature est acceptée ou pas par notre conseil d’administration. Si c’est le cas, un bureau est créé dans le pays invité, avec des personnes responsables pour les différentes disciplines. En Belgique, nous avons nos partenaires dont nous faisons remonter les suggestions, nous rencontrons des experts, et puis on voyage beaucoup aussi ! Par exemple, il y a une grande diaspora indonésienne en Hollande, donc il faut y aller, discuter avec certains responsables, rencontrer des spécialistes, voir des choses qui se sont déjà faites.

À partir de là, on imagine un petit peu le programme idéal et en face, le ministère de la culture du pays hôte fait la même chose. Sans oublier qu’il y a aussi des experts indépendants qui réfléchissent aussi à ce qu’ils veulent montrer de leur pays. Donc chacun se retrouve avec ses envies et on échange ensuite, on négocie pour bâtir un programme idéal. On parle d’une vingtaine d’expositions et de faire venir entre 700 et 800 artistes…

Et ce qui est très important, surtout depuis quatre ans, c’est que l’on veut se concentrer sur les échanges de résidence et de nouvelles créations. Parce que l’on veut aussi profiter de cette opportunité : les gens viennent de loin, donc pour qu’une vraie rencontre se fasse, et qu’après Europalia des choses restent en place, ce contact entre les personnes et les artistes est indispensable.

Très concrètement, pour prendre l’exemple de la littérature, Laurence Vieille sera en résidence en Indonésie pendant quinze jours. Ce qu’elle a écrit là-bas  sera d’ailleurs publié sur Karoo, par exemple, mais aussi ailleurs. Elle va donc rencontrer les écrivains en juillet, et ces écrivains viendront en octobre : elle leur fera alors visiter la Belgique… L’art c’est fantastique, mais il faut que derrière ça les gens se rencontrent !

 

Les structures accueillantes (musées, théâtres, etc.) peuvent donc choisir les artistes ?

Bien sûr ! C’est d’ailleurs la force d’Europalia : nous n’avons pas notre propre lieu, et donc on ne peut jamais rien imposer à personne. Chaque structure connaît son public et elle ne veut donc pas les amener dans une représentation ou un type d’exposition qu’il risque de ne pas aimer. Mais en général, il y a deux types de demandes : « J’ai entendu parlé d’une compagnie fantastique, j’aimerais beaucoup les faire venir, et en plus j’ai un metteur en scène qui a déjà travaillé avec eux, etc. » ou alors « je vous laisse carte blanche, proposez moi des artistes ! »

 

Europalia est donc un festival à part, mais en quoi précisément ?

C’est un des seuls festivals qui présente toutes les facettes culturelles d’un pays. Mais ce qui est fantastique aussi, c’est que plein de projets que l’on ne peut pas faire venir habituellement parce que ça coûte très cher, peuvent enfin être présentés. Par exemple, pour le Bolchoï, il faut compter 170 personnes ! Donc payer les billets d’avions, les honoraires, les hôtels… Pour la Monnaie, c’est impossible, mais grâce à l’intervention conjuguée d’Europalia et de ses partenaires, ainsi que du pays hôte, on parvient à les faire venir !

Ce qui est aussi très particulier, c’est le mélange du contemporain et du traditionnel, voire du classique ; de grands écrivains très connus, mais aussi de jeunes blogueurs ou des auteurs qui sont à peine connus, et parfois même pas traduits. On traduit alors au moins deux ou trois de leurs textes ou poèmes, en partenariat avec des maisons d’édition.

 

Quelles surprises réservent ce genre de grandes opérations ?

En travaillant avec les chinois par exemple, on s’est rendu compte qu’ils sont extrêmement protocolaires, même si on travaille ensemble depuis longtemps. Et à côté de ça, on travaille avec des brésiliens qui sont très chaleureux et assez différents… Évidemment, tout cela apprend des choses, comme le décalage horaire et le décalage de pensée ! « Demain » pour un Chinois ne veut pas du tout dire la même chose que pour un Indonésien ou un Brésilien. Donc tout ça, il faut l’apprendre. On travaille ainsi avec beaucoup de deadlines et certains pays n’ont pas l’habitude de s’exporter encore, comme l’Indonésie : ils ne savent pas qu’ici, par exemple, un théâtre programme ses représentations deux ou trois ans en avance... Il faut aussi apprendre la bonne manière de dire non, ou de dire oui ! Parfois « peut-être » veut dire « peut-être », d’autres fois ça veut dire non, ou oui !

On a depuis toujours cette curiosité, donc dès que l’on sait quel sera le pays du prochain festival, on s’informe énormément : cours de langue, de culture, de géographie, de géopolitique, on goûte la nourriture… On interroge la culture dans son ensemble, pour s’en imprégner afin d’avoir un dialogue constructif avec les personnes avec qui on va travailler, et ne pas les vexer, par exemple.

 

Dans l’organisation, quel est votre rôle ?

Ici, ce qui est génial, c’est que chacun suit toutes les étapes du processus de préparation, ainsi que le déroulement et la clôture du festival. Par exemple, aujourd’hui on travaille sur l’Indonésie, mais on sait que le prochain festival sera certainement consacré à la Roumanie. Donc si j’entends dès aujourd’hui parler d’un festival, d’un artiste ou d’un écrivain roumain qui est là, je vais déjà aller à sa rencontre, participer à une rencontre littéraire ou voir un spectacle de théâtre.

Il y a toute une espèce de préparation « rêvée », et puis ensuite il y a la partie logistique, la préparation de l’agenda. Il faut prévoir le logement des artistes, le transport des artistes, les droits d’auteur, les douanes, les sous-titrages… afin que tout soit en place quand ils arrivent.

Ensuite il faut les accueillir, donc trouver des personnes qui parlent leur langue pour aller les chercher à l’aéroport, leur faire visiter la ville, la Belgique, les rassurer s’ils ont le blues du pays... Et enfin que tout soit en ordre pour les représentations et faire la promotion du spectacle ! Quant à moi, je m’occupe plus spécifiquement de tout ce qui concerne la danse, le théâtre et la littérature.

 

Un conseil pour profiter au mieux d’Europalia ?

Je pense que le plus important, c’est d’être curieux : c’est quand même assez exceptionnel d’être ici et d’avoir 700 ou 800 personnes d’un même pays qui viennent montrer ce qui est, chez eux, connu comme l’art. Je trouve ça fantastique, parce que même si l’on se déplace dans un pays, on ne peut pas tout voir, et souvent ce qui est accessible reste quelque chose de très touristique et qui n’est pas toujours le vrai visage d’un pays.

Je pense aussi qu’il faut sortir de sa zone de confort et oser pousser la porte de lieux inattendus : en l'occurrence, allez écouter des artistes indonésiens de jazz ou de musiques électroniques par exemple !

 

Suivez-vous les échanges qui peuvent perdurer entre les artistes ?

Bien sûr ! On est toujours au courant de ce qui se passe, des projets qui naissent, des projets qui voyagent. Certains, nés à l’occasion d’Europalia Turquie, sont maintenant en Allemagne, en Angleterre. Cela nous fait très plaisir, parce que quand tu connais l’autre, sa musique, ses danses, sa culture, sa littérature, tu n’as plus trop envie de lui faire la guerre.

Le monde est difficile, surtout maintenant : il est tellement difficile qu’il faut absolument se recentrer sur les choses qui nous lient, c’est en cela que la culture est très importante.