Dans sa nouvelle exposition Multiverse, à La Loge, l’artiste Michel Blazy explore, entre sculpture, vidéographie et installation, des paradis dystopiques où le vivant reprend ses droits.

 

Depuis le début de sa carrière, le plasticien français Michel Blazy se distingue par sa recherche constante d'un « mouvement excentrique de la matière ». Fasciné par la théorie cosmologique du multivers qui divise les spécialistes de la physique quantique, il s’intéresse au caractère aléatoire de la prolifération, au « débordement » naturel inhérent au cycle de la vie. À travers cette thématique mêlant sciences exactes et art contemporain, qui rappelle les « bio-installations » d’Angelo Vermeulen, il construit, au fil des salles, des biotopes uniques. Dans une atmosphère tantôt humide et inhospitalière, tantôt sinistre et futuriste, éclairage et chaleur ambiante sont pensés pour favoriser la survie des végétaux.

© Lola Petrowsky

Michel Blazy s'inscrit dans la filiation des artistes du land art qui utilisent des éléments naturels, principalement végétaux, comme matière première. Déjà dans les années '60, ce mouvement aux ambitions prométhéennes s’insurgeait contre l’impératif du matériau noble dans l’art.

En effet, les écosystèmes de Blazy, soumis aux paramètres variables de la galerie, évoluent de manière autonome, le temps de la durée de l'exposition. Comme le belge Bob Verschueren, Michel Blazy est un artiste qui place le règne végétal au cœur de l’institution muséale.

Les visiteurs sont ainsi témoins des lents phénomènes que sont la germination, la croissance et la putréfaction. En 2000 déjà, Michel Blazy se penchait sur l’esthétique de la moisissure avec Mur de poils de carottes, une installation qui se putréfie au fil du temps, rappelant Elevage de poussière (1920) de Man Ray. À La Loge, c’est dans les Buissons Lentilles (2018) que des sciarides, ou mouches de terreau, ont élu domicile.

Multiverse pose un regard sur l'Anthropocène et la résilience de l'humus. L’espèce humaine semble s’être éteinte, seul reste le souvenir technologique de l’Homme consumériste. Sous la lumière vacillante des néons, les jeunes pousses ont envahi les téléphones et autres imprimantes de la série Pull over Time (2018). Quant à la Fontaine de mousse (2012), placée dans une benne à ordures, elle évoque le caractère exponentiel de notre consommation, source intarissable de déchets.

© Lola Petrowsky

Outre cette réflexion sur les effets environnementaux de la présence humaine, Multiverse pousse également à questionner le rôle de l'auteur dans le processus de création artistique. Blazy, instigateur de ce jardin d’Eden d'installations, pose un « geste d'accompagnement de la nature ». Il se plaît à perdre le contrôle de ses œuvres, à l'instar d’Yves Klein avec Cosmogonie de la Pluie (1961) ou de Giovanni Anselmo, représentant de l’Arte Povera, avec sa célèbre Structure qui mange (1968). Le rôle du galeriste ne se limite plus à la simple monstration des œuvres : le tapis turquoise de la salle du « temple », maculé de taches brunâtres, porte les stigmates d’un arrosage soigneux et régulier.

La chaleur et l’humidité écrasantes alternant avec le froid de la pierre de certaines salles sont certes indispensables au développement du concept de Blazy, mais n’en sont pas moins inconfortables. Comme Wim Delvoye et sa célèbre Cloaca, le plasticien a fait le choix d’immerger le visiteur dans une expérience multisensorielle, nauséabonde et émétique, au risque de le perdre en chemin.

Les œuvres périssables de Michel Blazy sont avant tout d’évolutifs fruits du hasard qui constituent une performance organique déconcertante, loin des critères du Beau.

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Multiverse

de Michel Blazy

La Loge

du 14 février au 30 mars 2019