Près de deux cents dessins issus des conservatoires du musée d’Orsay sont donnés à voir à l’Orangerie. Ces Archives du rêve nous plongent dans les œuvres sur papier du XIXe siècle, souvent dédaignées à l’avantage de la peinture.

Quand on évoque le musée d’Orsay, on pense d’abord à la collection de sculptures, aux impressionnistes, à Olympia… C’est oublier les extraordinaires réserves qui renferment près de 93 000 dessins conservés à l’abri de la lumière, mais pas tout à fait à l’abri des regards puisqu’ils sont consultables sur demande. Werner Spies, historien de l’art et ancien directeur du musée national d’art moderne du Centre Pompidou à Paris, a néanmoins décidé de leur donner une visibilité plus grande en les exposant au musée de l’Orangerie au côté d’œuvres plus célèbres.

« Je ne pourrai plus sortir de cette forêt ! ». C’est au départ de ce vers de Maeterlinck (Pelléas et Mélisande) que Werner Spies a conçu l’exposition qui réunit près de 200 œuvres sur papier d’artistes du XIXe siècle. Effectivement, le spectateur circule au milieu de ces dessins souvent introspectifs, sombres, oniriques, comme dans un bois touffu de conte de fées. De la même façon que la Salomé de Gustave Moreau faisant face à une apparition, le spectateur rencontre des fantômes, d’étranges visages familiers, comme celui de Spilliaert démultiplié surgissant de l’ombre dans un autoportrait (Portrait de l’artiste par lui-même, 1903). La série des Noirs d’Odilon Redon fait danser au crayon gras de souriantes araignées, tandis que plus loin une Femme au tub de Degas se frotte le dos.

Une dizaine de salles aux thématiques disparates se succèdent : « Rêves d’architectes », « Mort et mélancolie », « Cézanne »… Toutes réunissent des œuvres célèbres et méconnues en un brillant ensemble qui rend honneur au support papier. Le dessin est le médium idéal pour approcher l’intimité de l’artiste, car c’est la surface qui accueille la première matérialisation de ses idées. Entre ratures et gommages, elle porte les traces de la création même. C’est aussi un art injustement dédaigné, considéré comme une étape préparatoire avant la réalisation de l’œuvre sur toile. En réunissant indifféremment l’exercice de style, l’esquisse préparatoire, le dessin de presse, la lettre amicale agrémentée d’un croquis et le dessin abouti et défendu en tant qu’œuvre à part entière, les Archives du rêve montrent au spectateur les beautés diverses et la grande liberté permise par le dessin.

Georges Seurat (1859-1891), Le noeud noir. Vers 1882. Crayon Conté sur papier vergé. H. 31,8 ; L. 25 cm. Paris, musée d’Orsay, conservé au département des Arts Graphiques du musée du Louvre© RMN — Grand Palais (musée d’Orsay) / Gérard Blot
Georges Seurat (1859-1891), Le noeud noir. Vers 1882. Crayon Conté sur papier vergé. H. 31,8 ; L. 25 cm. Paris, musée d’Orsay, conservé au département des Arts Graphiques du musée du Louvre© RMN — Grand Palais (musée d’Orsay) / Gérard Blot

Et puis il y a les dessins de Seurat et la surprise de redécouvrir un artiste que l’on connaît surtout comme peintre, et qui montre dans ses dessins une force et un sens du contraste imperceptibles dans ses tableaux pointillistes et sucrés. On reconnaît les silhouettes synthétiques de la Grande Jatte, mais les passages successifs du crayon gras sur le papier vergé semblent les sculpter dans l’ombre-même et les faire — physiquement — vibrer.

Léon Spilliaert (1881-1946), Portrait de l’artiste par lui-même. 1903. Crayon graphite, encre noire et encre brune à la plume et au pinceau. H. 27,4 ; L. 27,2 cm. Paris, musée d’Orsay, conservé au département des Arts Graphiques du musée du Louvre© ADAGP, Paris - RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage
Léon Spilliaert (1881-1946), Portrait de l’artiste par lui-même. 1903. Crayon graphite, encre noire et encre brune à la plume et au pinceau. H. 27,4 ; L. 27,2 cm. Paris, musée d’Orsay, conservé au département des Arts Graphiques du musée du Louvre© ADAGP, Paris - RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage

Enfin, l’exposition s’achève sur les inextricables forêts miniatures de Rodolphe Bresdin et sur les quais déserts de Spilliaert, la nuit. On en sort finalement, de cette forêt, mais on en sort transi comme après un long sommeil agité de rêves étranges.

En savoir plus...

Les Archives du rêve
Dessins du musée d’Orsay : carte blanche à Werner Spies
Jusqu’au 30 juin 2014, au musée de l’Orangerie, Paris
http://www.musee-orangerie.fr/
Musée de l’Orangerie