Stéphane Deleersnijder est le photographe invité cette semaine dans la galerie de Karoo. Il évoque pour nous sa passion pour le noir et blanc, qui permet de restituer toutes les nuances de l’existence, et son goût de la photographie urbaine, qui saisit au vol des fragments d’histoires et d’humanité.

Retrouvez les photographies de Stéphane Deleersnijder dans la galerie de Karoo

Stéphane Deleersnijder Photographies

Ton travail photographique est marqué par l’importance du noir et blanc. Pourquoi est-ce important ?
En fait, je crois que c’est avant tout un choix esthétique personnel. Pour mes photos de rue, je privilégie systématiquement le noir et blanc. J’aime assez l’idée que, dans la vie, nous évoluons un peu comme des funambules qui peuvent à la fois se laisser aller aux plus sombres effrois, tout comme tomber dans un trop plein de lumière ou de lucidité.

Ce que je vais dire est un peu bateau mais nos vies sont faites de nuances de noir et de blanc et nous passons alternativement de l’un à l’autre. Mais il faut absolument tordre le coup à un préjugé : la photo noir et blanc n’est pas une photo binaire ! Il suffit de regarder n’importe quelle photographie « sans couleur » (cette expression est peut-être préférable) pour se rendre compte qu’il y a plein de nuances de noirs et de blancs…

Nous sommes donc à la fois des anges et des monstres. Comme le dit un texte célèbre de Pascal, « l’homme n’est ni ange ni bête » et c’est je crois le noir et blanc qui, en photo, peut le mieux rendre compte de cette réalité humaine ambivalente.

J’aime aussi beaucoup une phrase se trouvant dans la Bible et qui dit : « La lumière luit dans les ténèbres. » Mais je précise que je ne suis pas du tout croyant et que je me réfère à ce passage uniquement comme à une simple allusion philosophique (et donc humaine), par conséquent en rien comme à un discours sur une réalité métaphysique, et encore moins comme à un précepte moral. Cette explication étant posée, tu reconnaîtras avec moi que cette petite citation peut parler à tout un chacun… Et le symbolisme qu’elle contient se retrouve évidemment dans la photographie en noir et blanc très contrastée telle que je la pratique.

Enfin, il y a une autre formule à laquelle j’apprécie de me référer. Elle se trouve chez un poète que j’affectionne énormément : René Char. Il parle à un moment donné d’« élégance de l’ombre », suggérant ainsi l’idée que trop de clarté et de lumière n’est pas nécessairement un bien…

Passages, Liège, avril 2015
Passages, Liège, avril 2015

Dans tes photographies, ce qui frappe, c’est souvent le caractère « spontané » des associations, entre un passant et un objet de la rue par exemple. Que désires-tu figer lorsque tu te promènes dans les rues de Liège ?
Ce que j’aime avant toute chose, c’est d’être dans le ressenti pur quand je me balade dans la rue : je ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. C’est donc essentiellement du feeling et un tout petit peu de technique. Cela dit, ma démarche s’inscrit quand même dans une certaine réflexion intellectuelle personnelle.

En fait, je crois que nous avons, en tant qu’êtres humains, avant tout besoin de nous nourrir d’histoires, de récits et de fictions. Nous sommes, pour reprendre une expression figurant dans un livre de l’essayiste et romancière Nancy Huston, une « espèce fabulatrice ». Dans mes photos, j’essaie donc modestement de raconter le début d’un récit. Je vois mes créations comme l’incipit d’un roman ou d’une nouvelle…

En effet, je crois que seule la photographie urbaine (qu’on désigne souvent sous le terme générique de street photography) permet de figer ce genre de choses. En capturant un instant où interviennent quasi systématiquement des éléments dus au hasard, le photographe peut se faire le narrateur d’une fiction dont le commencement est figé par le cadre mais avec des personnages qui se trouvent mis en situation d’avoir des interactions potentielles dans un certain décor.

Et mon rôle s’arrête là… Après, c’est à l’observateur d’imaginer l’avant, le pendant mais aussi et surtout la suite de l’histoire… si du moins elle a des raisons d’exister pour lui. En effet, il serait prétentieux de penser que mes photos touchent tout le monde !

Par ailleurs, il m’arrive aussi (de manière parfois plus humoristique) de faire résonner dans une photo l’un ou l’autre élément visuel avec des éléments verbaux qui peuvent venir (ou pas) à l’esprit de celui qui regarde l’image.

Textuel, Liège, mai 2015
Textuel, Liège, mai 2015

Ta formation en philosophie et lettres influence-t-elle ton travail ?
J’ai fait une licence en philosophie à l’université de Liège il y a plusieurs années déjà. Mais il est vrai que cette formation et la manière dont elle permet de questionner notre réalité quotidienne m’a influencé. Le point de départ de la démarche philosophique, c’est l’étonnement par rapport aux choses. Et, en grec ancien, « étonnement », c’est synonyme d’« émerveillement ». Or il est évident que pour s’émerveiller, notre vision nous est bien utile… Le regard que je développe dans mes photographies est donc certainement en partie influencé par l’attitude intellectuelle que ma formation m’a appris à développer.

Cependant, je suis avant tout un lecteur et pas seulement de philosophie… Je lis beaucoup de romans et de poésie et je crois que cela a des répercussions sur ma façon de voir les choses. L’écriture et la pensée de poètes comme René Char (encore lui) ou Fernando Pessoa m’accompagnent en permanence. Il y a d’ailleurs une parenté, reconnue et étudiée, entre la démarche du poète et celle du photographe (je me réfère ici entre autres à un petit essai récent d’Yves Bonnefoy).

Par ailleurs, étant, comme d’autres photographes, un fidèle du festival liégeois Les Parlantes, j’ai régulièrement l’occasion d’écouter et de lire de nouveaux auteurs et ces nombreuses découvertes littéraires peuvent aussi parfois marquer mon travail photographique.

As-tu des projets pour la suite ?
J’ai quelques projets à long terme mais, dans un premier temps, je souhaite simplement continuer à développer mon regard en voyageant un peu plus dans des villes d’Europe comme Paris (en juin), Lisbonne (en automne) ou encore Berlin (sans doute l’année prochaine).

À part ça, je ne peux pas encore en dire beaucoup plus, mais une exposition sera sans doute programmée à la fin de cette année.

Les infos suivront sur ma page Facebook et sur mon site internet.