Jeunes Loups de Colin Barrett
L’errance de ceux qui restent

Jeunes Loups fait partie de ces romans bruts dont le but n’est ni de plaire ni de distraire mais plutôt de présenter une facette grise du quotidien de jeunes marginaux qui font de leur mieux pour trouver leur place. Colin Barrett signe un premier recueil de nouvelles dur mais nécessaire à la compréhension de cette jeunesse en quête de sens, paru chez Rivages Poche presque dix ans après sa sortie.
Jeunes Loups est le premier ouvrage de l’auteur irlandais Colin Barret qui inscrit ses sept nouvelles dans le paysage de Glanbeigh, « petite ville de la côte atlantique irlandaise » comme nous l’annonce la quatrième de couverture. D’une nouvelle à l’autre, nous suivons l’errance de jeunes hommes sortis de l’adolescence en train d’affronter la plus douloureuse expérience qui soit : le passage à l’âge adulte.
Sur un ton sec au langage familier et très fleuri, Barret nous emmène dans la tête de différents jeunes hommes, ses jeunes loups, dont l’âge varie très peu, le métier aussi mais dont la condition est la même ; tous sont perdus, inconstants, taciturnes. Garrett ne nous ménage pas ; il nous jette à la figure un fragment de ces vies gâchées, in media res et sans résolution, faisant de nous, d’une certaine manière, des voyeurs qui en redemandent.
« Galway, c’est pas très loin [...] mais c’est pratiquement la lune, pour des gus comme toi. »
Ces jeunes loups sont ces personnages que l’on ne montre jamais. Ceux qui voient les rêveurs s’en aller, tenter leur chance à la capitale ou au bout du monde. Ceux qui ne réussissent pas. Ceux qui ont succombé à la drogue, à l’alcool et aux magouilles. Ceux qui ont accumulé les mauvaises décisions et qui se retrouvent dès lors coincés dans cette ville qu’ils sont bien incapables de quitter.
« Dans notre routine, il y a le confort du déjà-vu et aussi le mystère de sa persistance. »
Ils ont faim – de sexe, de réussite, de vengeance – et passent leurs journées à rôder dans les rues de Glanbeigh. La nouvelle la plus longue et qui occupe à elle seule la moitié du roman, « Le calme des chevaux », explicite à elle seule toutes les tensions de cette jeunesse masculine instable qui rêve de grandeur. La tension entre les jeux de force et de pouvoirs font de Glanbeigh tant une basse-cour où se pavanent ces coqs en chaleur qu’un terrain de boxe où ces jeunes mâles règlent leurs comptes à coups de poings.
« Teddy est trop pétochard pour être autre chose qu’un gentleman. »
Ici, la vie est une jungle où le plus fort battra toujours le plus faible. Politesse, respect, bienveillance ne servent à rien. Les gentils n’ont pas leur place dans ces histoires, n’ont pas la carrure du personnage principal. Être mauvais demande un certain courage, un certain charisme, que ces jeunes hommes peinent à montrer sinon maladroitement, mais avec beaucoup de violence et de désir de s’en sortir. Celui qui tape le premier marque son territoire, sa domination, marche ou crève. De quoi rendre Darwin fier.
Ce roman ne s’apprécie pas, il vous prend en otage et vous ouvre les yeux sur la violence de cette classe sociale particulière qu’on ne prend pas toujours au sérieux. Bien sûr, ce recueil dérange. Ces jeunes boivent, se droguent, violent, battent, tuent. Bien sûr, il dénonce. Mais il vous prend avant tout aux tripes, les tord, les noue, les piétine. Et le shoot d’adrénaline est efficace.
« Nous sommes à la table la plus proche du cours d’eau. Son chuintement de fréquence radio mal réglée a quelque chose d’apaisant. On est une douzaine dehors. Nous connaissons la plupart des autres, en tout cas de vue, et eux nous connaissent tous. La plupart des gens préfèrent garder une prudente distance avec Tug. »
La seule faiblesse de ce roman est la traduction qui en a été faite, par Bernard Cohen. On comprend très rapidement que Barrett a choisi de faire intervenir du dialecte, du langage familier, faisant écho au milieu sociolinguistique des personnages de son recueil. Cependant, plutôt que de choisir une formule équivalente en français, qui transmettrait ce langage à la fois populaire, urbain et jeune, le traducteur semble avoir choisi de traduire mot à mot et ce, de manière systématique. Certaines phrases sonnent dès lors faux, ne sont pas toujours compréhensibles voire semblent ne rien vouloir dire. Ces expressions de « jeunes » paraissent justement vieillottes, leur emploi enlève cette spontanéité, rompt le rythme de ce discours qui n’est plus du tout représentatif du groupe social duquel il provient. Et ce problème se remarque dès les premières lignes, ce qui démotiverait facilement un lectorat sensible à la traduction et l’empêcherait de se rendre compte du bijou qu’il a entre ses mains. Un lecteur familier de dialectes irlandais détectera facilement quelles formules se cachent sous ces maladresses de traduction, qui malgré tout, tentent de garder cette inspiration irlandaise.
Jeunes Loups m’a profondément marquée pour sa capacité à immerger son lecteur dans son univers gris, sale, violent sans jamais tomber dans la caricature, pour sa prise de position de montrer ces jeunes sans les juger, les plaindre ou les rendre attachants. Si les quelques difficultés de traduction peuvent parfois empêcher de saisir tout à fait le propos de l’auteur, la lecture de ces fragments de vies marginales est fluide et très bien rythmée. Lire Jeunes Loups en langue originale ne pourrait que rendre encore plus justice à cette immersion socioculturelle rendue possible par l’utilisation de dialectes irlandais que l’on devine et qui permettent encore plus de sentir et s'imprégner de cette jeunesse violente et perdue.