critique &
création culturelle

L’autre ivresse

Les livres de Thierry Horguelin sont des verres d’alcool fin et précieux, le marc de ce que d’autres auteurs plus prolixes ou moins rigoureux diluent dans l’eau : on sirote du Horguelin tous les trois ou quatre ans, et l’ivresse elle aussi est d’une qualité rare.

Après son entêtant

Alphabétiques

, où l’auteur déployait ses talents oulipiens en déclinant une même histoire de séduction foireuse et de rixe vengeresse vingt-six fois (un récit par lettre de l’alphabet, chacun étant composé exclusivement de mots commençant par ladite lettre), Horguelin nous revient avec un recueil de nouvelles,

Nouvelles de l’autre vie

, d’une autre cuvée mais du même tonneau que

la Nuit sans fin

(prix Franz de Wever 2009). Et c’est du bon, du tout bon Horguelin. Une fois de plus, on comprend en le lisant pourquoi on a bien fait d’attendre : le temps est une composante essentielle dans la fabrication des alcools raffinés.

« Horguelin, c’est Borges qui s’empare d’Internet. »

Le recueil s’ouvre avec Mon double et moi , où Thierry Horguelin nous raconte son inquiétante rencontre avec l’autre Thierry Horguelin, qui a les mêmes goûts que lui, qui écrit des textes qui ressemblent aux siens – mais en mieux – qui est plus séduisant, plus ceci, plus cela, bref qui est insupportable, et qui lui propose tout bonnement d’écrire à sa place. « La réalité est rarement romanesque et c’est une histoire vraie que je raconte ici. » Ensuite, Positions dans l’espace nous prend à la gorge de la deuxième personne : nous sera-t-il finalement possible de retrouver un ami dans un aéroport, tenant compte de l’inévitable ironie de l’existence, des fatalités de la géométrie, des propriétés magnétiques des aimants humains de pôle identique ? « Tu as tendance à te faire des montagnes avec des riens », nous lance le narrateur, tourbillonnant nerveusement dans ce qui ressemble à une évocation moderne d’une condamnation infernale. « Je suppose qu’ayant percé mon secret vous avez gagné le droit d’entendre mon histoire », lit-on à l’entame de la troisième nouvelle, la Visite au musée ; et le piège peu à peu se referme sur le lecteur qui suit le guide dans ce musée de modèles réduits un peu trop parfait. L’Enquête est une mécanique de précision, hitchcockienne, un délice british, où l’on est emporté tout en croyant analyser froidement le processus littéraire même de l’emportement : « Très vite, le défi intellectuel d’une énigme à résoudre dissipe l’horreur du crime et du sang. » Et le lecteur jouit d’être manipulé dans cette enquête apparemment si propre sur elle. Dans Alterlife on évolue dans un univers orwellien, c’est à dire proche de nous, auquel s’attaque un virus inconnu : « Si cette saloperie a effectivement basculé dans la réalité, elle va très vite devenir incontrôlable. » Et cette aventure SF, haletante, nous embarque au-delà du miroir. La Fille de la nuit , c’est cette Nadja liégeoise et terrifiée, en proie à des cauchemars précis, et qui par conséquent ne peut se permettre de dormir. Elle croise le chemin du narrateur et l’emmène dans son sillage empoisonné, lui entrouvre la porte d’un monde qu’il ignorait, un monde de fin du monde. « Je ne suis pas folle, tu sais. » Mais qu’est-ce que la folie quand les rêves s’échappent du sommeil ? Tweet Fiction est un bijou de récit épistolaire en nombre de caractères limité. Des tweetos s’inquiètent : les classiques de la littérature qu’ils ont téléchargés sur leur tablette mutent. Des personnages migrent d’un e-book à l’autre, des détails puis des pans entiers de récits évoluent ou disparaissent : « les textes n’arrêtent pas de se modifier et de forniquer entre eux ». Qui est responsable ? Qui est l’auteur de quoi ? Et qu’est-ce qu’un auteur ? Horguelin, c’est Borges qui s’empare d’internet.

On referme Nouvelles de l’autre monde comme on range une vieille bouteille de fine : ivre. Bien sûr on est heureux et plus instruit, plus philosophe, plus profond. Mais on ne peut nier que le geste est moins sûr et que le monde autour tangue un peu. C’est le résultat de la fermentation horguelienne : le doute jubilatoire à propos de la notion de réalité, l’exploitation curieuse et insatisfaite de la notion de fiction, un laboratoire mêlant de très anciennes armes et d’inédites stratégies (ou le contraire ? et le contraire ?), un style chevillé au fond, ce qu’on appelle précisément un sens de l’humour, des incipits et excipits imparables, une élégance – esthétique et mathématique – du récit, des choix narratifs surprenants et justes.

Pour goûter aux bouteilles planquées dans la réserve de Thierry Horguelin, il faut explorer son site internet, locus-solus-fr.net , qui vous accueille avec les mots roboratifs d’André Pieyre de Mandiargues – « Il est bien connu, d’ailleurs, que l’un des moyens de parvenir à la connaissance de soi est de construire un labyrinthe qui vous ressemble » – et de Raymond Queneau – « Parmi les alcools de ma vie, il y aura eu l’érudition et le calembour ». Car il des ivresses dont on ne peut plus se passer.

Même rédacteur·ice :

Nouvelles de l’autre vie

Écrit par Thierry Horguelin
Traduit de l’anglais (E.U.) par
Roman
L’Oie de Cravan , 2016, 120 pages