Le Rire et le couteau de Pedro Pinho
« À contresens, toujours ! »

Présenté au Festival de Cannes 2025 dans la catégorie Un certain regard, Le Rire et le couteau de Pedro Pinho suit un ingénieur portugais en mission en Guinée-Bissau. Un film qui interroge frontalement les dynamiques néocoloniales, le regard occidental, le rapport au pouvoir et au désir, dans un récit long et déroutant.
Le Rire et le couteau suit le périple de Sérgio, ingénieur portugais envoyé en Afrique de l’Ouest pour étudier l’impact environnemental d’un projet d’une route forestière reliant des zones radicalement opposées : le désert et la forêt. Dès le départ, son arrivée est chaotique : sa voiture tombe en panne, la route étant peu empruntée, il attend qu’un véhicule passe, enfin il se fait rapprocher au village le plus proche par un camion mais doit à nouveau s’armer de patience car le mécanicien n’est pas là. Toute l’intention du film est annoncée d’entrée de jeu : Le Rire et le couteau repose sur les contrastes, il met en opposition les différences culturelles, tant au niveau des rythmes de vie que des normes sociales.
Voici un autre contraste : le rapport au temps est différent. Ici, il n’obéit pas aux urgences que Sérgio peut connaître. C’est pour cette raison que les scènes sont particulièrement longues. En tant que spectateur·ice, on est témoin des lenteurs, de la différence de rythme que Sérgio rencontre. Très vite, le film place Sérgio et ce qu’il représente : le Nord, le développement, l’ingénierie, l’eau courante… tous des rapports de pouvoir liés à une logique néocoloniale toujours bien présente. Le projet de la route traverse des zones protégées, des villages de communautés qui vont être impactées par ce changement, Sérgio a donc une grosse pression sur les épaules, comme le soulignent ses collègues : « Tu dois faire plus que ton mieux. » Sérgio débarque avec ses méthodes, ses obligations professionnelles, dans un contexte qui ne fonctionne pas selon les mêmes codes ni les mêmes urgences. Le film ne cherche jamais à embellir cette dynamique : il la montre telle qu’elle est, traversée de désir, de tendresse, mais aussi de domination et d’angles morts.
Mais parlons de l’éléphant dans la pièce : la durée du film. Trois heures trente-six et une version intégrale qui dépasse les cinq heures. Alors oui, certains diront qu’on ne voit pas le temps passer. Personnellement, ce n’est pas mon cas. Il y a des scènes qui s’étirent un peu trop à mon goût. Est-ce un choix artistique assumé ? Sans doute, car le réalisateur est connu pour ses longs-métrages particulièrement longs. Est-ce toujours nécessaire ? Pas sûr. Le Rire et le couteau s’inscrit pleinement dans cette logique de durée extrême. Un choix radical, qui ne conviendra clairement pas à tout le monde, mais qui participe à l’identité très singulière du film. Cela dit, cette lenteur participe aussi à l’expérience. On est immergé dans la solitude de Sérgio, dans ses errances, dans ses attentes, dans ses rencontres. Le film nous force à habiter le temps, à accepter l’ennui, l’inconfort, la répétition. À ce titre, la longueur devient presque un outil narratif… mais un outil exigeant.
Le film met constamment en comparaison les gens, les habitudes, les normes sociales… Très vite, Sérgio rencontre Diára et son ami Guilherme. Dans une conversation où Gui est considéré comme blanc par les autres personnes noires, celui-ci dira : « Il est blanc et moi je suis noir ; il a colonisé et moi j’ai été colonisé ». Ce qui est intéressant ici est la place du métissage : trop blanc pour les noirs mais trop noir pour les blancs, où est sa place ? Malgré ces rapports de force sous-entendus, Gui et Diára embarquent Sérgio dans la vie nocturne de la ville et c’est à celui qui sort le premier avec Sérgio, à celui qui « goûte d'abord la nourriture », comme ils le disent. Les deux amis incarnent une énergie nocturne, libre, mouvante, queer, qui contraste fortement avec la pression du cadre professionnel dans lequel Sérgio se trouve.

À travers cette relation, Sérgio semble ainsi se découvrir – ou se redécouvrir – queer. Et il est rare, et franchement réjouissant, de voir une représentation queer et bisexuelle dans un contexte comme celui-ci, loin des clichés habituels, loin d’un regard exotisant trop appuyé. Rien que pour ça, Le Rire et le couteau apporte quelque chose de précieux. Attention toutefois : certaines scènes peuvent être difficiles à regarder. Le film contient des situations d’agressions sexuelles, ou du moins des scènes qui s’en approchent dangereusement. Rien n’est frontalement explicité, mais ces moments peuvent être éprouvants et méritent d’être signalés. Il y a encore une fois un contraste dans les relations interpersonnelles, dans la perception du consentement.
Formellement, le film joue constamment avec les frontières. Par moments, on a l’impression de regarder un documentaire. Face aux témoignages et aux récits historiques, presque ethnographiques, la fiction se fissure, le réel s’infiltre. Les cadrages, la durée des plans, les changements de registres visuels renforce cette impression. La narration est parfois interrompue par des plans fixes, où la caméra se fait observatrice d’un environnement et d’un mode de vie. Ces séquences, plus proches du documentaire, donnent le sentiment de sortir momentanément du récit de fiction. On ne sait plus toujours si l’on regarde une histoire racontée ou une réalité captée. Et c’est précisément là que le film casse les codes et qu’on y trouve sa force. Ce mélange des genres apporte une vraie richesse, le changement de types de plans et de dispositifs visuels créant une forme de dynamisme.

Le Rire et le couteau navigue constamment entre deux pôles, comme son titre l’annonce : la légèreté et la violence, la comédie et la cruauté, le désir et la domination. Il parle de néocolonialisme, de capitalisme, de genre, de racisme, de classe sociale, sans jamais brandir ces termes comme des slogans. Tout passe par les corps, les regards, les silences, les déséquilibres. Le Rire et le couteau est un film imparfait, excessif, mais profondément singulier. Un de ceux dont on sort un peu changé, ou au moins un peu déplacé. Et même si je ne suis pas certaine d’avoir besoin de versions de cinq heures dans ma vie — qui sera projetée à deux reprises au Nova en février — je sais que certaines images, certaines sensations, resteront longtemps après le générique. Et puis, entre nous : si Diára et Gui m’invitent à danser, j’y vais sans hésiter.
Le film est actuellement projeté au Nova et à Bozar, jusqu’au 28 février.